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8 jours sous domination soviétique

par Shmuel Eizerstein – Paris

Traduit par S. Staroswiecki

En 1920, notre ville de Kałuszyn fut durement éprouvée. La guerre polono-bolchévique avait ruiné la vie économique et diminué l'activité de toutes les branches de la société. Des centaines de jeunes gens avaient été appelés sous les drapeaux et les forces les plus actives manquaient. Beaucoup avaient déserté. Dans les foyers juifs, on montait des faux murs afin de cacher les jeunes gens aptes au service jusqu'à la fin de la guerre. Et personne n'était enthousiaste pour faire la guerre à la Russie. Une partie disait que c'était un crime de prendre part à une guerre contre un pays qui venait de réussir sa révolution victorieuse. La Pologne fasciste de l'époque ne faisait que semer la haine dans les cœurs de la population juive avec ses pogroms. En y pensant rétrospectivement, la jeunesse de cette époque n'a pas commis d'erreur historique, en ne voulant pas prendre part à une guerre contre la révolution et le socialisme.

Il régnait dans la ville une atmosphère de pogrom. Les regards juifs étaient pleins de frayeur. La route de Varsovie était pleine de soldats, des Poznantchikes, des Haltertchikes. Les voyous aussi se déchaînaient. Les Juifs avaient peur de sortir, de se montrer dans les rues ; Par dizaines on leur coupait la barbe tout en se moquant d'eux et en les frappant. Des jours entiers, on entendait les cris des personnes agressés et des détroussés. La vie était comme figée et tous étaient dans l'attente d'un miracle ; nos pères et nos grands-pères récitaient des psaumes, mais la jeunesse recherchait un autre miracle ; ils attendaient l'arrivée de l'Armée Soviétique. Au même moment, de nombreux parents pleuraient leurs enfants, morts dans la boucherie entre le Bug et le Dniepr. Cela faisait mal aux vivants qui avaient été la proie des antisémites et hooligans polonais de l'époque.

Et soudain, ils ouvraient tous des yeux étonnés : L'armée polonaise avait été mise en pièces devant Kiev. L'armée Rouge marchait sur Varsovie, les cosaques de Budièny au galop et l 'armée polonaise fuyait dans la débandade. Enragés par leur défaite, les Polonais menaient sans arrêt des raids en ville. Ils vidaient les stocks d'alimentation et la faim se faisait sentir, le pain était devenu une denrée rare dans les foyers juifs. L'obscurité enveloppait la ville. Mais tous savaient qu'en l'espace de quelques heures des changements historiques se produiraient, et que bientôt l'armée Rouge occuperait notre ville. Et c'est ce qui s'est vraiment produit. A l'aube d'un jour d'été, les premiers cavaliers de l'armée Rouge ont fait leur apparition. La nouvelle a réveillé toute la population et tout le monde est sorti dans la rue. Toutes les personnes qui s'étaient cachées sont sorties de leurs trous et la ville a pris une apparence de jour de fête. Tous les partis se sont regroupés en un instant et la jeunesse enthousiaste est sortie au comble de la joie, chantant dans les rues Des civils juifs se sont mélangés aux militaires sans crainte. Jamais les Juifs n'avaient vu une armée aussi calme. Que des soldats fraternisent avec des Juifs ? Nos pères et nos grands-pères nous parlaient souvent des Tcherkesses et des cosaques, des pogromistes. Et voici que des cosaques chantaient l'Internationale, drapeaux rouges à la main ! Les enfants, qui d'habitude avaient peur des soldats prenaient à présent les fusils et les épées comme des jouets.

Toute la population, aussi bien les partisans que les opposants au communisme avaient fraternisé en voyant toutes ces apparitions surprenantes. Dès les premiers jours de l'arrivée soviétique, la vie associative reprit son cours. Le “SDKPL” a administré la ville ainsi que Le club “Wiedza” et ses dirigeants : Israël Mankhemer, Moshé Goldstein, Yenkel Moshézon Karmazin, Moshé Ubfal, Abraham Ozer Wojniak et d'autres. Ils avaient mis en place un comité révolutionnaire, dans lequel il y avait des officiers russes issus de l'état major. Dans les rues se tenaient des manifestations avec des drapeaux rouges et des grands meetings. Des foules immenses y participaient. L'administration commençait à se mettre en place selon le système soviétique. Conformément au credo communiste, aucune opposition n'était tolérée. Le “Bund” avait tenté de s'opposer, mais une partie des communistes n'y était pas favorable, comme Shlomo Popovski et d'autres. Ils disaient que pour le moment il fallait collaborer avec la puissance occupante, sans la moindre condition préalable. Les jeunes de tous les mouvements étaient pleins de pathos révolutionnaire et prenaient une part active à toutes les manifestations, brandissant des pancartes pour la victoire de l'armée Rouge, la libération du monde entier et l'éradication totale du capitalisme Au bout de quelques jours, le communisme bolchevique devint plus populaire que le travail de propagande effectué depuis plusieurs années.

Il y a des moments historiques où un jour condense la quintessence d'un peuple entier les idées et le visage d'un mouvement. C'est ce qui s'est produit durant les quelques jours ou l'armée Rouge a occupé la ville. L'entrée triomphale spectaculaire et le comportement des soldats en ville à permis de réfléchir à ce phénomène : le communisme.

Mais la joie ne fut que de courte durée. Au cœur même de cet enthousiasme, au moment même où ils consolidaient leur pouvoir dans la ville, la nouvelle a éclaté, glaçant tout le monde d'effroi. L'armée Rouge battait en retraite vers les frontières russes. Elle avait subi une défaite à Varsovie à cause de l'aide militaire française et l'armée soviétique se retirait dans le plus grand désordre, laissant derrière elle beaucoup de morts et de prisonniers. La conclusion de tous ces évènements fut dramatique, La répression de la police polonaise et de l'administration s'abattit sur les partis ouvriers qui avaient repris vie et sur les activistes. Une partie des membres du comité révolutionnaire comme Israël Mankhemer, Popovski et Steinberg ont été fusillés et beaucoup ont été arrêtés et jugés. On fit la chasse à ceux qui avaient n'avaient pas accompli leur devoir militaire et un grand massacre se produisit à Boïmie.

Tel fut donc le bilan d'années d'efforts et de rêves. Après des jours de liesse et d'espoirs insensés vécus par toute une génération d'ouvriers, d'hommes du peuple et des jeunes. Mais des évènements de cette portée ne pourront pas disparaitre .Ils seront un creuset pour le futur et les idées nouvelles.


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Les assassinats du bug

par Yonah Elson – Buenos Aires

Traduit par S. Staroswiecki

Les Soviétiques avaient fait leur entrée dans la ville et appelé la jeunesse à rejoindre leur armée. L'enthousiasme de la jeunesse de Kałuszyn était immense et, comme de nombreux jeunes, je me suis engagé dans l'Armée soviétique. Pendant quelques jours, nous avons tous vécu dans l'illusion que si nous prenions Varsovie, le pays serait libéré. Mais soudain tout a changé. Dans une grande agitation, je suis retourné à la maison trouver mes parents et partir loin de la ville.

A 9 heures de soir, je suis arrivé à Siedlce et j'ai vu que l'on fuyait vers Sokolov, j'ai fui aussi (dans le groupe il y avait aussi Haïm le fidèle). En réponse à ma question : Pourquoi vers Sokolov ? Il me répondit: je cours ou tout le monde court –et lorsque nous sommes arrivés à l'aube à Sokolov, nous avons rencontré ceux qui fuyaient vers Drogotshin, au Bug. Ils croyaient tous que les bolcheviques y feraient halte et qu'une fois là bas, il serait possible de prendre le bac pour la Russie. Mais à notre arrivée au Bug, le grondement des avions nous a réveillés. Volant très bas, ils nous ont tirés dessus tout le long du chemin qui menait à Drogotshin.

De leur côté, les habitants de Drogotshin fuyaient vers Siemiatycze. Nous étions une cinquantaine et nous nous sommes arrêtés dans la maison du boulanger et cette même nuit, l'armée polonaise a pris Drogotshin et nous avons tous été conduits à la prison de Siedlce. Sur les 150 hommes emmenés à la prison de Siedlce, seul 90 ont survécu. Tous les autres ont été assassinés sur la route. Les 90 restants furent répartis en 2 catégories, plus particulièrement les jeunes de moins de 18 ans et les plus de 30 ans Il y avait parmi nous 7 personnes originaires de Kałuszyn, et j'ai été sauvé par miracle (grâce à mes papiers) du danger qui nous menaçait tous .Shlomo Popovski faisait partie des sept. Il fut ensuite fusillé à Kałuszyn.


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Souvenir des jours sanglants

par Yechiel Granatovitch – Ramle

Traduit par S. Staroswiecki

Alors que j'étais encore enfant, j'ai eu vent d'actes de tortures et d'assassinats commis sur des Juifs. Voici l'histoire que mon père m'a racontée.

Une victime de Pâques, la veille de Pâques : Il y avait à l'époque un grand marché. Une foule de non-Juifs est arrivée de la région entière. De la cour de Shlomo Royzman jusqu'au marché aux chevaux, il n'y avait que des charrettes. Les commerçants juifs avaient étalé leurs marchandises dans l'espoir qu'on les leur achète. Au milieu de toute cette agitation, un Juif a installé sa petite table de jeu. Pour 3 kopecks on pouvait tenter sa chance et faire un trois. Un non-Juif à l'œil aiguisé s'est mis en tête de gagner la boite à cigarette en argent qui décorait la surface de la table de jeu. Le non-Juif jouait et ne cessait de perdre jusqu' à ce qu'il crie au Juif: “Voleur”.

Il donna un coup de pied à la petite table et renversa toute la marchandise. Il s'ensuivit bientôt une grande agitation. Le Juif s'enfuit, laissant tout à l'abandon et tous les gentils se lancèrent à sa poursuite en lançant des cris sauvages “zhid, zlodjey”.(Juif, voleur)

Les paysans du marché ont sorti des taquets, des planches de palissade et se sont lancés à la poursuite du soi-disant voleur. Le Juif courait de toutes ses forces, à la recherche d'un foyer juif pour y trouver refuge, mais portes et portes cochères étaient déjà fermées de peur d'un pogrom. A peine arrivé devant le seuil d'Ozer Gosharsh, le Juif est tombé sous les coups des planches et des bottes des paysans. On l'a amené à l'asile agonisant ou il est décédé la nuit de Pâques dans de terribles souffrances. L'image de ce Juif assassiné, la victime de Pâques m'a poursuivi toute mon enfance .Jusqu'à ce que je grandisse et voie d'autres horreurs : des Juifs torturés et assassinés sous mes propres yeux.

Une fois, un Shabbat avant le nouvel an, la ville fut en émoi à cause d'un terrible assassinat. Deux voyous partis se distraire le soir ont assassiné ce cher Juif Haïm Piaskarj parti surveiller ses fourrures chez les Glinkes .Les 2 hooligans se sont comportés d'une manière effrayante avec leur victime. L'un a utilisé avec ardeur un harmonica et le second lui a tout simplement coupé les membres.

Je n'ai pas dormi pendant de longues nuits après cette affaire, après avoir vu le cadavre que le docteur de Minsk avait autopsié. Et avant même que je n'arrive à calmer l'état de choc dans lequel je me trouvais, une nouvelle catastrophe s 'est abattue. Deux Kałuszyner, un homme et une femme qui tournaient dans les villages et vendaient des articles de fantaisie ont été assassinés de façon bestiale par des attaquants non- Juifs.

Je me rappelle lorsqu'on les a ramenés en ville. Ils étaient allongés sur une charrette comme des veaux à l'abattoir. Et bientôt la grande tuerie de Boïmie s'est produite avec les dizaines de Juifs de Kałuszyn assassinés. Les polonais ont accusé les Juifs de leurs défaites et les soldats polonais ont mis en application leur bravoure sur les Juifs sans défense. Les détachements polonais se sont retirés de la ville et les premiers éclaireurs soviétiques ont fait leur apparition. Le comportement de l'armée soviétique était calme et sympathique vis à vis des Juifs et les Juifs se comportaient de façon identique. Des personnes ayant grande expérience avaient prévenu de ne pas trop s'approcher du nouveau pouvoir, mais les combattants et tous les responsables des mouvements de gauche ne pouvaient pas rester passifs au moment ou leur rêve était sur le point de se réaliser. Fusil à l 'épaule et rubans sur la manche, ils ont occupé toutes les positions du pouvoir et sorti le drapeau rouge. Les rassemblements de masse et les applaudissements témoignaient de la sympathie du public. Les enfants juifs également se sentaient libres et faisaient des affaires, en vendant aux soldats soviétiques des beigels et des haricots, des sucreries et des cigarettes et étaient payés en billets de toutes les couleurs ….

Les enfants goûtaient également les gâteaux des soldats et on osait même se rendre dans le jardin de Stachek et cueillir des fruits à volonté … Mais cette joie n'a pas duré longtemps. Les soviétiques sont partis de la ville. Les militaires polonais, furieux et déchaînés ont arraché les barbes des Juifs et ont dévalisé les commerces juifs. Mais tous ces soucis étaient de moindre importance en comparaison du sort des Juifs qui s'étaient enfuis de la ville lors du retrait de l'armée soviétique. Les Kałuszyner qui s'étaient enfuis jusqu'à Siedlce avaient trouvé là bas les militaires polonais et lorsqu'ils voulurent retourner à Kałuszyn, le chemin fut plein de haine et de massacres. Dans la ville Boïmie, près d'une vingtaine de Juifs furent assassinés et les Juifs qui faisaient route vers Kałuszyn furent accusés de désertion et envoyés dans la prison de Minsk. Je ne pourrais jamais oublier mon père, comment il est retourné pieds nus et dépouillé, la barbe arrachée ainsi que des lambeaux de peau. Le nombre des victimes aurait été bien plus grand si les Juifs de Kałuszyn n'avaient pas entrepris le rachat des captifs, qu'ils firent avec dévouement. L'exécution des trois personnes a à l'époque secoué tout le monde et les représentants ont déployé beaucoup d'efforts pour ramener les victimes dans les fosses communes.

Le pogrom de Boïmie fut le triste signe avant coureur de la grande destruction dont la mort de toute la communauté juive fut l'aboutissement. La vision de ce Juif m'a toujours poursuivi, la victime de Pâques dont mon père m'avait parlé et j'allais souvent visiter l'hospice, là où le Juif avait été assassiné, une veille de Pâques. Qu'il soit rappelé avec tous nos martyrs juifs ainsi que les âmes des victimes qui sont mortes à toutes les époques des mains des gentils.


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La haine d'Israël (des juifs)

par Zyesha Baravescki

Traduit par S. Staroswiecki

Cette histoire s'est passée dans les années 20 après la guerre russo-polonaise Un jour, à l'aube, un non- juif s'est présenté devant mon père, Israël Garber , prétextant qu'il avait besoin de cuir et nous avons remarqué qu'il cachait quelque chose sous son manteau. Mon père et moi-même n'avons pas saisi les intentions de ce personnage mais à en juger aux grimaces qui se dessinaient sur son visage, nous avons compris qu'il n'avait pas trouvé ce qu'il était venu chercher.

Cet individu a quitté notre domicile et ce n'est que quelques heures plus tard que nous avons appris qu'il était parti de chez nous vers un autre lieu, en direction d'un jeune homme penché, occupé à moudre de la kacha, en train de moudre et, avec la serpe qu'il avait dissimulée sous son manteau l' avait enfoncé dans la nuque du jeune homme.

On réussit cependant à sauver ce jeune homme et quelque temps plus tard on a arrêté le voyou et on l'a interrogé sur les raisons qui l'avaient poussé à commettre son acte barbare. Il s'avéra que ce voyou était en froid avec ses amis du village et que la condition pour se réconcilier avec eux était d'assassiner un “djid” Juif. Il s'avéra que lors de sa visite à notre atelier, il avait été impressionné par la musculature de mon père, le tanneur et du fait également que nous étions deux, il était parti chercher une proie plus facile pour exécuter sa “lourde” peine……

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Updated 23 Oct 2008 by LA