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Une tasse de café chez le boulanger Froim

A. Shedletzky

Traduit en anglais par Yoseph Bar-Nur,
en français par Christine Lassiège et Reine Rotten

C'était le premier Chavouot depuis que j'avais fait mon aliyah dans le nouvel état d'Israël. J'ai fait une promenade matinale avec mon hôte, dans les rues silencieuses du nouveau quartier de Bat-Yam. Soudain une forte odeur de café frais m'a frappé et m'a rappelé des souvenirs lointains d'un monde qui a cessé d'exister et qui a disparu de la surface du globe.

C'est un « café de Purisov » ai-je dit à mon hôte stupéfait. « Impossible », dit-il. « Eh bien parions » proposai-je. Un rapide coup d'œil révéla un jeune homme barbu avec une kippa (kapgalle) versant du café dans une tasse en porcelaine. « Vous êtes un hassid du (rabbi) de Purisov,[1] n'est-ce pas ? » ai-je demandé. Il a hoché la tête et demandé « Et vous ? » « Oui » ai-je admis. L'homme barbu soupira et dit « il n'y a pas de rabbi et pas de hassidim. Il ne reste que le café, le café de Purisov. Entrez et prenez une tasse de café avec moi. ». J'ai pris une profonde gorgée de ce café capiteux, et comme dans un rêve, les images du boulanger Froim et de son petit-fils Yankel Shifman me sont revenues. C'est Yankel qui m'a amené prendre le café du samedi matin à la maison de prière ( shtiebl ) chez le boulanger Froim. Encore une fois, comme si j'étais dans une machine à remonter le temps, j'ai glissé vers ces jours lointains d'avant la seconde guerre mondiale. A l'époque, tout comme aujourd'hui, c'était « Chavouot (shvuis) ». Le « shtetl » était fleuri d'acacias et l'air était parfumé de l'arôme des branches qui poussaient sur la rive du ruisseau, répandant une odeur d'hydromel et de vin. Mais l'odeur du café était plus forte, plus nette que celle des fleurs des champs qui remplissaient l'air de la ville. Le café du Purisov, comme si le doigt de D l'avait touché, avait la pureté du « Mikve » (bain rituel). Le café qui est l'essence de la tradition hassidique. Un café qui était coupé des affaires terrestres ou mondaines et qui visait à renforcer la spiritualité hassidique, à faire le travail pour D et pour le cœur. Telle était l'odeur de la maison de prière du boulanger Froim. Froim le boulanger, Ephraim Obfire, était un juif remarquable, grand au visage impressionnant, à la barbe noire tissée de fils d'argents et aux yeux intelligents. C'était un hassid de la « cour » du Purisov, qui vivait dans la Pologne du Congrès.[2]

Les liens étroits de Froim avec la « cour » du rabbin étaient bien connus. Froim lui-même préparait les challas pour les samedis et les jours fériés et les envoyait à la « cour » du rabbi à Otwock ou Varsovie. On a raconté de nombreuses histoires sur les relations étroites entre Froim et le rabbi. Selon l'une d'elles, le rabbi Joshua Asher Rabinowitz[3] serait resté dans la maison de Froim une semaine entière à cause d'une tempête de neige qui avait bloqué la route de Kałuszyn. On s'est souvenu de cette histoire pendant les années qui ont suivi. Quand on parle de Ephraim Obfire, on ne doit pas oublier sa famille, magnifique et de belle apparence - une famille qui ressemblait à un arbre fruitier. Les célèbres filles Obfire avaient du succès et étaient très désirées. Elles ont réussi à amener au shtetl les plus talentueux étudiants de la « Torah » (Hassid Talmid) qu'elles ont épousés.

Toibe est décédée jeune et a laissé derrière elle une maison pleine d'enfants et un mari beau et grand érudit, Yechiel Tapilowsky. Le mari de Roisale, Motel Shifman Praga, de Varsovie, était une noble et exceptionnelle personne. La belle Devoirale qui ressemblait à son père s'est mariée à Motel Zieserman, le premier né d'une famille respectable de marchands de céréales. La fille cadette, Itka, est restée auprès de Froim, comme il le souhaitait, afin de gérer sa boulangerie. Il l'a donnée en mariage à un inestimable jeune étudiant, Avraham Hirsch Vischnia de Stock.

Les fils et les filles de Froim vivaient dans la même ville exceptée Roisale, qui vivait à Varsovie, et Issachar (Sucher Bear) Dov, qui avait immigré illégalement en Palestine comme pionnier. Le plus jeune, Bezalel, n'a pas pu réaliser son vœu d'émigrer en Eretz Israël, à cause de Hitler - Imach Shemo (que son nom soit effacé)

Il y avait deux maisons ouvertes dans le shtetl, une sur chaque rive du cours d'eau qui divisait la ville en deux parties. L'une d'elle était celle de Shaie Pshitwasser dans l'allée du Rabbi et l'autre était celle du boulanger Froim dans la partie nouvelle de la ville. Deux maisons ouvertes mais si différentes. Chez Shaie, les hassidim buvaient du thé avec du sucre et parlaient politique ; dans celle du boulanger Froim les hassidim buvaient du café et parlaient de la Torah tout au long de l'année et surtout la nuit de Chavouot (Tikun Leil Shavuot), pendant laquelle les hasidim s'asseyaient et apprenaient la Torah. Pendant toute cette nuit une vraie tasse de café de Purisov était toujours à la disposition de ceux qui y étudiaient

Le secret de la torréfaction, du grillage et de la préparation du café n'était connu que des hasidim de Purisov. Aussi la nuit de Chavouot, Le boulanger Froim se tient seul près du fourneau, verse de l'eau chauffée dans le samovar de la boulangerie (qui ne cesse jamais de bouillir). Froim verse l'eau - dans la mesure appropriée - sur la poudre de café et ensuite recouvre la casserole d'une feuille de papier blanc. Il presse un lourd morceau de fer sur la casserole, afin que la poudre de café, en grande quantité dans la casserole, se dissolve correctement dans l'eau. Jusqu'à ce qu'une mousse brune et dense se forme. C'est alors et seulement alors que le café est prêt à être versé dans les tasses et qu'il est bu avec grande concentration.

L'arôme du café se répandait dans la maison et à l'extérieur dans la nuit, jusqu'aux maisons lointaines où l'on apprenait la Torah. Alors encore, l'odeur exceptionnelle du café aromatique de Chavouot se mélangeait aux parfums des champs et de la forêt, pénétrant à travers les fenêtres et même les fissures, sur le chemin. Telle était l'odeur qui m'a frappé lors de ce premier Chavouot dans ma patrie.


  1. Le hassidisme est un courant mystique du judaïsme. Les fondateurs forment de véritables dynasties de maîtres dont les fonctions se transmettent héréditairement dans une « cour » hassidique. Un rabbi est un guide spirituel dans le mouvement hassidique. L’auteur fait, semble-t-il, référence au rabbi de la dynastie hassidique des Porisov (nom yiddish de la ville de. Parysów).
  2. Le royaume de Pologne, aussi appelé royaume du Congrès, est une entité politique polonaise sous tutelle russe
  3. Dans la généalogie de la dynastie des Porisov, il est fait mention de Joshua Asher Rabinowitz.

 

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