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Le Pogrom

 

L'assassinat de mon camarade Israël Tsilikh

Par Avraham Shladszarsz

L'abominable assassinat de mon camarade Israël Tsilikh a sonné le début de la destruction de notre ville. C'est ce que j'ai ressenti quand j'ai été en exil pendant la guerre, dans la lointaine Sibérie et que parfois j'ai rencontré des camarades de Mińsk, comme par exemple Yankl Koyfman et Shevele avec lesquels, moi et ma femme Frumet nous nous sommes retrouvés tous les quatre pendant longtemps au même endroit, et où nous avons séjourné ensemble avec les vibrants souvenirs de notre foyer.

Je me rappelle, et ne peux oublier cette nuit, la veille du premier mai 1936, quand les voyous polonais de notre ville sont tombés sur les Juifs qui revenaient de Varsovie par le dernier train, et en ont grièvement blessé certains. Parmi eux se trouvait le secrétaire de l'organisation des Poale Tsion de notre ville et mon ami le plus proche: Isrolke[1] Tsilikh. Les hooligans lui ont profondément enfoncé leur poignard et l'ont mortellement blessé aux poumons. Tsilikh était un beau jeune homme, en bonne santé. Il était l'ainé du grand érudit Itzhak Shmuel Tsilikh, qui décèdera peu après la mort tragique de son fils.

En puisant dans ses dernières forces, Israël a pu encore courir un bout de chemin sur la rue Kalie, jusqu'à ce qu'il tombe sur les marches de la maison de ma sœur ainée Rivka Troyne. Elle et son mari ont entendu ses gémissements et ses appels à l'aide, et ils ont immédiatement prévenu ses parents qui vivaient à quelques pâtés de là, dans la même rue, plus près du centre. On a aussi prévenu « les premiers secours » et emmené à l'hôpital de Varsovie, parce qu'il perdait beaucoup de sang. Tôt le matin, le lendemain, toute la ville a appris la catastrophe et, le souffle coupé, a attendu que l'on sauve le jeune homme. Dans toutes les maisons d'études et les oratoires, on a prononcé un « Misheberakh[2] » et les juifs ont fait des promesses de dons de charité pour sa santé. Tsilikh était très aimé de la jeunesse en ville. Nous étions amis depuis notre enfance. Nous allions ensemble au heder, à l'école, et plus tard nous avions appris l'hébreu chez Huberman. En 1925, nous avions fondé tous les deux le heHalouts[3] et, en 1926 nous avons fait partie des fondateurs du Poale Tsion. Un an plus tard, je me souviens être parti avec lui à une conférence de la ligue pour les ouvriers d'Erets Israël, qui s'est tenue à la maison de l'académie (conservatoire ?), avec la participation d'Itzhak Ben Tsvi, venu depuis Varsovie pour nous rendre une visite. Depuis cette époque, et jusqu'à sa fin tragique, il a été secrétaire de l'organisation des Poale Tsion, alors que j'en étais le président et même avant, quand le président était Shmuel Orlianski.

 

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De droite à gauche: Isroel Tsilikh, Moshe Arlanski, Avraham Slodzharzh , Binem Ratstein, et Pinhas Lozhinski

 

Nous avions également conclu ce jour-là, que le lendemain nous irions célébrer pour la première fois le premier mai du Poale Tsion à Varsovie, exactement comme nous le faisions tous les ans.

Ce premier mai, je suis parti à Varsovie, voir Tsilikh à l'hôpital, et j'ai été témoin de son combat contre la mort, des dernières heures de sa vie. Le Shabbat au soir, j'ai annoncé la triste nouvelle à toute la ville : Tsilikh n'est plus.

Les camarades ont instauré un comité pour l'enterrement. On m'a élu président du comité. Je me suis rendu à la kehila[4] où devait se tenir une réunion spéciale de deuil. Il fut décidé de lui donner une sépulture digne, à proximité de celle de mon père, mort un mois auparavant, à Pessah.

J'ai trouvé chez moi un émissaire du staroste[5]. Il a exigé que je me rende de suite à son bureau, parce que j'étais le président du Poale Tsion. Je me suis rendu chez lui, conduit par son envoyé et il a prié tous ses collaborateurs de nous laisser entre quatre yeux.

- Je pense que vous savez pourquoi je vous ai convoqué si vite. S'est écrié le staroste.

- Je m'en doute ! Ai-je répondu.

Et à ce moment, il m'a exprimé sa compassion pour cette mort tragique.

- Je sais qu'il était un bon khlapak[6], pas un communiste.

Lui, le staroste était préoccupé par l'atmosphère qui régnait au sein de la jeunesse juive. Il me demanda que l'enterrement se passe calmement, sans discours, et de ne pas autoriser la venue de trop de personnes, pour éviter que n'éclatent des troubles. Dès que je suis sorti, je me suis retrouvé dans la rue de Varsovie, deux policiers sont arrivés, et m'ont demandé de les suivre au poste de police.

- Je suis arrêté ? Leur ai-je demandé.

Et quand ils m'ont dit que non, mais que le commissaire ne voulait parler qu'avec moi, je leur ai répondu que je pouvais trouver tout seul mon chemin et qu'ils n'avaient pas besoin de m'y conduire.

Le commissaire m'a fait savoir très clairement, sans cérémonie, qu'il me rendrait personnellement responsable de tout ce qui pourrait se passer le jour d'enterrement. Si je ne prenais pas sur moi la responsabilité, la police utiliserait ses propres moyens et elle procèderait elle-même à l'enterrement. Je lui ai dit ainsi :

- Je pensais que vous m'aviez appelé pour m'annoncer que vous aviez trouvé les assassins. Je veux seulement vous dire que si vous ne les cherchez pas et ne les jugez pas, il s'en trouvera d'autres qui le feront sans vous.

Voyant mon attitude fière, il s'est un peu radouci et a finalement accepté que l'enterrement soit public, et que chaque Juif qui voudrait y participer pourrait le faire, parce que chez nous les Juifs, nous avions le respect du mort, en particulier de celui qui, innocent était tombé sous les coups de mains assassines, par le simple fait d'être juif.

Revenu chez moi, j'ai immédiatement convoqué les représentants de tous les partis, les communistes également auxquels s'est aussi joint Staczek Dombrowski. Je leur ai annoncé les exigences du staroste et du commissaire de police, et leur ai demandé avant tout de s'engager à ce que l'enterrement se passe dans le calme, et surtout à ce que l'on ne porte pas de fanions rouges, parce que sinon, la police en profiterait pour se laisser aller à des provocations sanglantes.

Ce fut un enterrement très suivi. De nombreux jeunes des villages environnants sont descendus assister aux funérailles. Cependant, le cimetière était plein de policiers. Leyzer Sztupakewiecz était venu représenter le comité central des Poale Tsion de Varsovie. Il a voulu prononcer quelques paroles d'adieu, mais la police l'en a empêché et a même tiré quelques balles en l'air. Sztupakewiecz n'a réussi à dire qu'une seule phrase : Ce n'est pas pour tes péchés, camarade Tsilikh, que tu es tombé… !

Devant la tombe ouverte, les jeunes ont juré de se venger des assassins. Parmi eux, il y avait aussi les deux frères Friedman, Moshe Shimon et Yankl. Une ou deux semaines plus tard, ils ont battu comme plâtre certains des voyous que tout le monde soupçonnait. La police s'est mise à leur recherche immédiatement et ils ont dû quitter la ville. Yankl Friedman est parti à Paris d'où il a été déporté à Auschwitz. Moshe Shimon a rejoint l'Alya illégale en Erets Israël.

Notes de bas de page du traducteur

  1. Isrolke : Diminutif amical du prénom Israël (Isroel en Yiddish). Revenir
  2. Misheberakh : prière de guérison quand un être cher souffre. Revenir
  3. Organisation sioniste, « Dans l'entre-deux-guerres, les mouvements halloutsiques, un terme qui signifie “pionniers”, avaient créé des fermes-écoles pour accueillir, avant leur départ vers Israël, des gens d'Europe de l'Est qui avaient des métiers “ juifs ” (tailleurs, comptables, commerçants) ». Revenir
  4. Kehila : communauté. Revenir
  5. Staroste : haut fonctionnaire, directeur de l'administration d'un « Powiat ». Revenir
  6. Khlapak : Du polonais ≪ chłopski ≫ Paysan. Revenir


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L'enterrement

Par S.Shverdsharf

Extrait d'un compte rendu paru dans le Haynt
De notre envoyé spécial Saraf 06. 05.1936

Les arbres fleurissent en blanc sur la route de Varsovie à Mińsk Mazowiecki, le dernier chemin qu'Israël Tsilikh a emprunté est marqué des gouttes de son sang rouge. Autour de Mińsk, la région est verte, enveloppée d'un magnifique manteau vert, sous les rayons du soleil de mai le village est confortablement installé, si calme et si innocent.

C'est ce qu'on voit du ciel au-dessus du shtetl, mais les rues sont noires de la tristesse qui a aujourd'hui étendu ses ailes sur Mińsk Mazowiecki.

Tous les commerces juifs ont baissé le rideau. Ils sont fermés par des planches. En plusieurs endroits, des avis de décès en yiddish et en polonais annoncent la mort et les funérailles d'Israël Tsilikh. Le PPS[1] a aussi publié des avis de décès et appelle à venir à l'enterrement.

De nombreux ouvriers chrétiens sont aussi venus. L'usine métallurgique de Stojadła (à 2 km de la ville) est restée fermée toute la journée, les ouvriers montrant leur solidarité face à la peine éprouvée au shtetl. Et tous, vraiment tous dans le shtetl ne formaient qu'un flot sur le chemin qui menait au cimetière. L'enterrement montrait un rare front uni.

Les rabbins locaux, avec les membres du conseil communautaire, les barbus, marchaient en tête et derrière eux, on portait des couronnes de rubans rouges. Les femmes juives au foulard sur la tête les suivaient et pleuraient de façon si émouvante, si maternelle et la jeunesse se déversait, empreinte d'une douleur sourde.

Pour ce qui concernait l'enterrement, il y avait eu un grand marchandage avec les autorités de la ville. On s'était mis d'accord qu'il aurait lieu au milieu de la nuit. On a trouvé un morceau de papier signé par les mains tremblantes des membres de la famille de Tsilikh qui ne souhaitaient «pas de manifestation à l'inhumation». Et officiellement, seule la famille, les représentants de la communauté et quelques délégations y ont pris part.

Mais personne, non, personne n'était resté à la maison et le chemin menant au cimetière était noir d'une foule de juifs en pleurs et tristes.

Une vieille juive, les pieds enflés, qui avait fait l'effort de se rendre au cimetière, s'est jetée sur la tombe de sa mère morte depuis longtemps et s'est mise à geindre :

- Tu vois maman, ce qu'on fait de nous.

Elle qui, se servait de sa mère - que la paix soit sur elle - comme intermédiaire pour ses soucis personnels et intimes n'était nullement indifférente à l'enterrement.

On ne tint aucun discours. Ils étaient interdits, et en outre, qu'y avait t- il à dire ? Fallait-il encore dire d'Israël Tsilikh que sa mort était si triste et inutile, que son sang figé sur les pierres froides ne fructifiait pas le sol de la terre, dont il rêvait tant !

Pouvait-on dire à Tsilikh que sa mort était vaine et sans valeur ?

Note de bas de page du traducteur

  1. PPS : Polska Partia Socjalistyczna Parti socialiste Polonais. Revenir


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Le pogrom et le procès

Par A. Shedeltsky

Entre les châtaigniers et les lilas.[ בין הערמון והלילך ] .C'est le nom donné par Yeshurun Keshet, le célèbre écrivain hébraïque originaire de notre ville, à son livre de souvenirs sur sa jeunesse passée dans notre ville natale, qu'il a quittée avant même la première guerre mondiale. Dans la même plénitude verte dans laquelle baignait notre cité, située sur la grande route qui menait de Varsovie à l'Est, les Juifs ont vécu leur vie entre les deux guerres mondiales pratiquement jusqu'à l'extermination. Les mêmes rues maisons, vergers, clôtures et squares et le même ruisseau qui coulait qui séparait le shtetl, avec d'un côté la «vieille» ville et de l'autre, «la nouvelle».

Cela n'est plus. Dans ma mémoire, s'entremêlent des souvenirs de cette verdure avec des nuages de fumée qui se dégageaient des maisons juives calcinées, avec les plumes des édredons éventrés qui «rivalisaient » avec les acacias blancs et les lilas sur les arbres. Les vitres brisées, les commerces dévalisés et les stands cassés, et je ne peux pas non plus oublier comment nos cœurs battaient à tout rompre derrière la porte et les volets fracassés, en ces jours de grand pogrom qui s'était déchaîné dans tout le shtetl cette semaine, veille de Shavouot, bien avant l'extermination allemande, encore à l'époque de ce que l'on appelait le régime de Sanacja[1].

Nous étions au printemps 1936, l'année de l'owszem[2], quand le premier ministre polonais lui-même avait donné de la tribune du parlement son accord enthousiaste pour entreprendre un boycott anti-juif, qui faisait rage en Pologne. «La lutte économique, oui bien volontiers. Mais frapper les juifs non !» S'était écrié le premier ministre Slavau Skladkovsky, ce qui eut pour conséquence : des têtes juives fracassées, des étals juifs renversés, le vol des biens juifs. La mort chez les hommes femmes et enfants, une orgie destructrice qui a atteint son point culminant à Brisk, Przytyk[3] et notre ville de Mińsk Mazowiecki, et dont le pogrom de Mińsk a été un prologue tragique et eu un non moins tragique épilogue.

Le prologue fut l'assassinat d'Israël Tsilikh, exactement 4 semaines avant le pogrom. Il n'y eut qu'une seule attaque. Dans la nuit du premier mai, le silence a été déchiré par des cris et gémissements de jeunes Juifs qui rentraient en ville du train qui les ramenaient de Varsovie. Ils furent attaqués avec des couteaux et des bâtons par des voyous du Naro[4]. Certains jeunes se sont retrouvés à l'hôpital pendant un mois, sont devenus invalides et l'un d'entre eux, Israël Tsilikh est mort de ses blessures, sur la route, avant d'arriver à l'hôpital de Varsovie.

Précisément, le mois suivant, le pogrom a éclaté. C'était un lundi premier juin au soir. Dans le square municipal. On a entendu un coup de revolver. Après les tirs, le maréchal des logis du 7ème régiment des Uhlans, qui stationnait en ville, Jan Bujak, est tombé. La personne ayant commis l'attentat était Yehuda Leyb Khaskelevitsh, de la ville voisine de Kałuszyn. Il s'agissait d'une personne dérangée mentalement, qui avait accompli son service militaire dans la compagnie de ce maréchal des logis. Celui-ci avait pourri la vie de Khaskelevitsh jusqu'à le rendre fou. Un cas habituel comme de nombreux autres cas dont les chroniques criminelles regorgeaient. Mais cette fois-ci, un Juif était impliqué.

- Les Juifs ont tué notre officier ! A-t-on entendu, et la nouvelle s'est répandue comme de la poudre. Alors jeunes et vieux ont déclenché un pogrom sur leurs voisins Juifs, pour se venger.

- Que vive notre armée, à mort les Juifs ! se déchaînait la foule. A quoi bon laisser l'affaire à un tribunal, qu'un juge enquête. Le coupable est un Juif, tous les Juifs doivent payer pour lui.

En l'espace de quelques heures, il ne restait plus une seule vitre dans les maisons juives et pas un seul commerce juif qui n'ait été dévalisé. Dans la plus grande confusion, les Juifs ont commencé à se cacher, à courir à la gare pour s'enfuir à Varsovie. Des milliers les ont suivis et les autres se sont cachés dans les caves, dans les greniers, derrière les portes et les volets barricadés.

L'explosion populaire «spontanée » a duré une semaine. Les Juifs vivaient dans la terreur, sans le moindre crouton de pain sans un verre d'eau. Ce n'est que vendredi, sous lourde surveillance, après beaucoup d'interventions, que le premier convoi de véhicules transportant du pain est arrivé. La presse juive de Varsovie avait lancé un appel et demandé de l'aide en faveur de la ville juive assiégée.

En l'espace d'une semaine, une ville juive fut ravagée, une dizaine de maisons sont parties dans les flammes, des dizaines de blessés ont dû arriver plus tard après avoir été soignés.

A peine avaient-ils réussit à se ressaisir qu'on assista à l'épilogue, qui concerna tous les Juifs de Pologne. Il s'agissait du procès. Bien sûr, le procès contre Khaskelevitsh qui eut lieu à Varsovie. Les préparatifs ont duré presque une année. Toutes les expertises médicales démontrant que l'assassin du militaire polonais n'était pas un homme dans un état normal, et n'était par conséquent pas responsable de son acte n'ont aidé en rien. Les autorités n'ont pas pu laisser passer une telle opportunité pour blâmer, non pas l'assassin, mais tous les Juifs.

Tous les Juifs polonais furent rendus responsables de l'acte d'un fou.

Le 8 juin 1937, jour du jugement, fut un des jours les plus noirs que le judaïsme polonais ait subi ces dernières années. Le matin, on proclama un jeûne public. Toute la presse juive de Varsovie fut saisie pour avoir critiqué le jugement, principalement ses motifs, dans lesquels on avait entre autres dit ni plus ni moins que (je cite d'un journal que j'ai conservé de ces jours) : Ce n'est pas le sentiment de vengeance personnelle pour les soi-disant souffrances et persécutions que lui auraient fait subir Boyak qui ont poussé Khaskelevitsh à commettre cet assassinat. Mais en réalité d'autres facteurs ont joué, survenus comme la conséquence d'une position politique et sociale. Il ne faut pas négliger, même si elle a indirectement été causée par l'action de Khaskelevitsh, la relation de haine d'une certaine partie de la population juive et de la presse vis-à-vis du gouvernement polonais, de son gouvernement de son armée, une relation qui dans les derniers temps, s'est accentuée et qui portait de plus en plus un caractère offensif.

C'est ainsi que la justice polonaise, ces derniers jours, a tenté de présenter l'acte d'un malheureux fou, comme le représentant communautaire du judaïsme polonais et ceci, à un moment ou l'épée du nazisme était suspendue dans toute l'Europe.

Je me souviens de ce lundi soir, quand mon père a vite fait rentrer ses enfants à la maison et fermé portes et volets, quand dans notre rue les bandes de hooligans ont commencé à frapper sur les vitres. Nous avons cherché protection sous les lits, derrière les armoires, tandis que les hooligans se rapprochaient de plus en plus de notre maison, dans un bruit d'éclat de vitres brisées et de portes fracassées. Bientôt, on entendit la voix du gymnaste Mietek un des fils de notre voisin Popovski :

- «Dom Żydowski, wal! » Ce qui signifiait : une maison juive, frappez !

Une pluie de pierres a commencé à s'abattre sur notre porte et fait trembler nos volets mis en pièces. La maison était pleine d'éclats de verre brise et de pierres.

Je revois cette image à présent après avoir reçu une «salutation » de notre même voisin Mietek. Mietek, qui avait été autrefois membre des Naro, jouait à présent un rôle important dans le nouveau régime. « Pan Mieczislaw » est devenu ensuite un gros bonnet dans la Pologne communiste.

Ces même polaks, cette même Pologne le pogrom a duré longtemps !

Notes de bas de page du traducteur

  1. Sanacja : Nom familier du camp dirigeant en Pologne dans les années 1926-1939, établi et opéré initialement sous la direction de Jozef Pilsudski Revenir
  2. Owszem : oui en polonais Revenir
  3. Przytyk: pogrom de Przytyk, déclenché contre la communauté juive le 9 mars 1936. Przytyk, est située dans le comté de Radom. Revenir
  4. Naro: diminutif de Stronnictwo narodowe (mouvement national démocratique Endecja). Parti dont les buts principaux étaient la construction d'un état catholique polonais, par la combinaison des principes du catholicisme et du nationalisme. Revenir


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D'une visite des parlementaires juifs

Par B. Khilinavitsh

Extrait d'un article paru dans le journal « Der MOMENT », le dimanche 7 juin 1936
Sous le titre : une ville dont les milliers de juifs sont soumis à des convulsions de terreur

Scènes de terreur chez les Mińsker en fuite

Ce n'est pas à cause des quelques dizaines de juifs qui ont été frappés et blessés au cours de ces derniers jours que la tragédie de Mińsk Mazowiecki est remarquable dans l'horreur.

Lors de nombreux autres évènements anti-juifs, le nombre des victimes a été bien plus élevé qu'à Mińsk!

L'affaire de Mińsk n'est pas non plus hors du commun dans l'horreur à cause de la soixantaine de commerces dévalisés et habitations détruites pendant ces excès. Nous avions déjà vu ces tristes images, à notre plus profonde contrariété, tant de fois lors d'évènements anti-juifs dans les villes et villages de Pologne au cours des dix-huit dernières années, et nous aurions déjà accusé le coup d'un haussement d'épaules.

L'affaire de Mińsk Mazowiecki est remarquable dans l'horreur et glace le sang dans les veines de chaque juif qui, sous quelque forme que ce soit, a été en contact avec cette tragédie, parce que nous avons assisté à l'émergence d'un phénomène incroyablement effrayant, celui d'un évènement anti-juif, même s'il a été moindre qu'a Przytyk, capable de se produire dans une grande ville où vivent plusieurs milliers de juifs, de provoquer une grande peur convulsive, une fuite panique des foyers, exactement comme si on subissait un bombardement sous le feu des canons de l'ennemi. Ce fut une terrible mise à l'épreuve des nerfs, au cours de laquelle un danger avait frappé mille fois plus l'imagination que la réalité, déjà suffisamment effrayante.

De ce point de vue, Mińsk Mazowiecki avait véritablement atteint le sombre record dans «la vallée des pleurs » de nos ennuis et tourments au cours des dernières années de l'expansion du parti Naro, du harcèlement sauvage antisémite, qui avait déjà planté sa triste graine.

Jusqu'à aujourd'hui, nous n'avions pas encore caractérisé ce fait très triste, que dans une ville juive on doive, avec le rabbin et les présidents de la communauté s'enfuir à cause d'incitations à la haine, s'enfuir dans un tel chaos, avec une telle psychose de peur et une telle mise à l'épreuve des nerfs, pratiquement jusqu'à la folie.

Cette tragédie hors du commun, a aussi été très intensément ressentie par tous ceux qui, dans notre salle de rédaction, avaient vu arriver en courant par centaines les Mińsker qui s'étaient enfuis, choqués, à moitié fou, désespérés, et qui retransmettaient les rumeurs les plus folles relatives à la catastrophe qui s'était produite dans leur ville. Ils appelaient à l'aide, tempêtaient, pleuraient, se plaignaient, s'emportaient et plus encore.

En même temps, ces malheureuses personnes sans foyer avaient assisté à des scènes d'enfer, et l'on ne parvenait pas à les apaiser avec des nouvelles plus rassurantes que nous avions reçues de toutes les sources possibles, aussi bien par téléphone avec les Juifs qui étaient restés, nous disant que la situation à Mińsk n'était pas aussi effrayante et sans espoir, que par les rumeurs les plus folles qui se répandaient entre eux ici à Varsovie.

Ni nous, au «Moment », ni les députés juifs au Koło[1] parlementaire et ni la communauté juive de Varsovie, n'arrivions à contenir la peur sauvage qui avait saisi ces malheureux et contre notre gré, cette convulsion de peur s'était répandue aussi parmi ceux qui avaient tenté par tous les moyens de calmer les Mińsker.

C'était tellement révélateur de notre situation. Comme c'était parlant !

 

Sur le chemin des martyrs

C'est dans une telle atmosphère que les parlementaires juifs du Koło ont décidé de se rendre à Mińsk pour enquêter sur la situation réelle et discuter avec les autorités locales, afin de mettre un terme à ces évènements par tous les moyens à leur disposition.

Cela s'est passé un vendredi matin. Toute la journée précédente, le jeudi, surtout le soir, on avait signalé au « Moment » et aux parlementaires que de nouveaux évènements effrayants se passaient à Mińsk contre les Juifs locaux. On était informé des incendies à Mińsk, du fait que de Varsovie, des détachements de pompiers avaient été envoyés et que sur place, la police était déjà épuisée d'œuvrer à maintenir l'ordre. Toutes ces nouvelles ne faisaient qu'accroitre le chaos chez les Mińsker en fuite. Les nouvelles effrayantes se succédaient. Tout Mińsk brulait ! La police s'était retirée de ses postes, le voïvodie disait que.., au ministère on disait que., un militaire aurait fait cela.. !.

On tremblait à l'écoute de ces nouvelles. Et quand en fin de journée, les envoyés du « Moment », qui s'était rendus le jeudi à Mińsk, ont fait parvenir les premiers ravitaillements en nourriture, les Juifs locaux se sont véritablement extraits des caves et des greniers où ils s'étaient cachés depuis trois jours sans boire ni manger ayant perdu toute joie de vivre. Les émissaires sont repartis de Minsk et retournés à Varsovie à 10 heures du soir, ont informé que la situation n'était pas aussi effrayante que décrite à Varsovie. Mais vendredi matin on a recommencé à alarmer les parlementaires juifs en raison de nouveaux incidents a Mińsk et d'un mort juif.

Les parlementaires juifs ont décidé de s'y rendre sur le champ. Le banquier Szereshevski a mis à disposition sa voiture personnelle. Les deux jeunes médecins Soloveitshik, les fils du célèbre dirigeant communautaire et chirurgien Soloveitshik ont aussi proposé de leur propre chef leur intention de s'y rendre avec leur véhicule chargé d' une armoire à pharmacie et de médicaments afin de fournir une aide médicale aux juifs blessés sur place.

Mais en sortant du secrétariat du Koło, un des députés juifs m'a montré qu'il avait de toute façon pris avec lui des bandages et de l'iode parce qu'au cas où on nous attaquerait et nous frapperait, il aurait sur lui le matériel nécessaire.

Les parlementaires juifs sont partis à Mińsk comme s'ils allaient mourir en martyr.

Il ne fallait pas s'étonner : les lamentations et les frissons de terreur des Mińsker en fuite au secrétariat du Koło, un jeudi en plein milieu d'après-midi, avaient dû contaminer d'effroi aussi ceux qui n'avaient cessé pendant deux jours de calmer les malheureux, les désespérés, les sans-foyers de Mińsk.

 

Dans la ville agonisante

Dans la voiture des banquiers Szereshevski, étaient assis : le sénateur Szor, les docteurs Zomersztajn et Gotlib, des députés, l'auteur de ces lignes, et le jeune magister Bauer, afin de rédiger les protocoles nécessaires sur place.

Dans un second véhicule, se trouvaient les docteurs Soloveitshik.

Sur la route de Waver à Mińsk, des dizaines d'ouvriers chrétiens travaillaient à la réparation de la chaussée. Aucun d'entre eux n'avait insulté, maudit même d'un mot les Juifs qui passaient en véhicules fermés ou ouverts et en autobus, comme l'ont assuré tous ceux qui sont passés devant.

Cependant , on ne voyait absolument pas de Juif, pas une personne, marchant ou circulant sur toute la route. Ce n'est qu'en nous enfonçant profondément dans Mińsk, que nous avons aperçu une tête juive avec un bout de barbe grise, pointant son nez d'un magasin brusquement ouvert, pour se refermer aussitôt. Et les yeux apeurés de la tête qui était sortie l'espace d'un instant avec le petit bout de barbe grise, racontaient de manière très parlante le triste sort que les juifs subissaient ces jours terribles !

Notre véhicule a traversé à grande vitesse la moitié de la rue de Varsovie, tourne au square, ou s'était produit l'accident ayant provoqué la mort du maréchal des logis, s'est arrêté devant le bâtiment du staroste, et n'a pas reconnu de visage juif. Une ville dans laquelle vivaient, ce n'était pas mal du tout, 60000 Juifs soudainement, un vendredi après-midi était vide de juifs !

Comme c'était affreux !

 

Les Juifs sortent de leurs trous

Les parlementaires sont montés chez le staroste. Sur place se trouvait déjà le sénateur Tronkheym, qui était arrivé plus tôt en taxi, accompagné de quelques personnes. Moi et le magister Bauer étions restés dans la rue à la recherche d'un Juif et, ensemble, avons fait le tour de la ville pour évaluer les destructions, et annoncer aux Juifs cachés que les députés et sénateurs juifs étaient venus sur place et s'intéressaient à leur malheureuse situation.

Les rues étaient désertes. Ils y avaient de nombreuses patrouilles composées de deux policiers et une patrouille aux baïonnettes montées en évidence sur les carabines !

Le policier devant la résidence du staroste nous a raconté que la journée d'hier, un jeudi, avait été la pire et la plus difficile en raison des incendies, et qu'en ce moment, il y avait déjà 150 policiers qui devraient dominer la situation.

Soudain, la petite porte d'un portail s'est ouverte dans une maison près du staroste, et nous avons aperçu la tête d'une veille femme juive pointant son nez dehors, le visage enveloppé dans un foulard. La femme était morte de peur et voulait rapidement fermer la porte, mais en nous voyant, nous juifs, elle a transmis le mot à ses voisines, à d'autres femmes qui étaient cachées à côté. Et bientôt six, sept personnes ont surgi, de pauvres femmes toutes dépenaillées. Une vieille femme a éclaté en sanglot, suivie de toutes les autres :

- Juifs ! Mes chers Juifs ! Regardez comme on nous a amoché. Ayez pitié, sauvez-nous !…

L'une après l'autre, les femmes ont commencé à retirer leur foulard , chacun montrant un tuméfié et des et des bras estropiés.

Je veux interroger les femmes, noter leurs noms, mais le policier les sépare, les chasse, et ne permet pas qu'elles confient leur amère douleur à des Juifs inconnus qu'elles viennent d'apercevoir, après s'être caché pendant trois jours, avec de graves blessures sur leur corps, partout, dans la saleté, dans les greniers et les caves.

Je leur conseille seulement d'annoncer que les députés juifs sont venus faire quelque chose en leur faveur. Et comme l'éclair, la nouvelle s'est répandue dans toute la ville juive complètement éteinte.

Les Juifs ont repris un peu de confiance, leur moral est remonté, et petit à petit, ils ont commencé à ramper hors de leurs étroite et étouffantes habitations aux volets cloues par des planches et aux vitres brisées….

 

Dans la maison du rabbin

Shapiro, le rabbin de Mińsk, dans ces heures de malheur, était à Varsovie. Ce n'est que vendredi après-midi qu'il s'est résolu à revenir dans sa ville, pour ses Juifs qui avaient vécu trois jours si terribles.

Dans son appartement, on a immédiatement tenu un conseil improvisé avec des parlementaires juifs, après qu'ils se soient entretenus avec le staroste et avec les représentants de la population juive qui était restée.

Et lors de ces délibérations, nous avons été informés que seuls deux Juifs de Mińsk s'étaient, pendant toute cette période de malheurs, comportés dignement, avec courage, héroïquement, avec dévotion. Il s'agissait du conseiller local, Mendel Openheym et du jeune Garbovnik. Ils étaient vite revenus dans leur ville, en avaient fait le tour et avaient apporté de l'aide, principalement a ceux qui souffraient, étaient restés en contact avec Varsovie, redemandé du secours, et risqué de nombreuses fois leur vie.

Devant moi, se dégage une terrible image lors de la délibération chez le rabbin. Dans une suite de pièces, il faisait sombre, les volets étaient verrouillés. Dans la pièce où se tenait le conseil, il y avait une trentaine de Juifs. Seule une lampe électrique brulait, jetant un reflet si triste sur tous les Mińsker des environs, effrayés, énervés, attristés.

J'avais l'impression de me retrouver dans une cave sombre, ou s'étaient rassemblés des marranes[2] apeurés, qui tremblaient devant les tribunaux de l'Inquisition et avaient peur du moindre bruissement qu'ils percevaient du dehors.

La femme du rabbin nous a demandé qu'on parle plus doucement parce que les fenêtres donnaient sur le dehors, et une «oreille extérieure » pourrait entendre et alors.

Alors les pierres commenceraient à voler dans les vitres…

Mendel Openheym et Leybl Garbovnik ont donné un compte rendu de la situation. Ils géraient le malheur d'une façon très réaliste, c'était vraiment admirable. Ils ont conseillé une série de mesures que les parlementaires devraient prendre de suite. Ils ont indiqué que malgré tout, les personnes qui s'étaient enfuies de Mińsk devaient séance tenante y retourner.

Mais on les a à peine laisses parler. Chacune des personnes réunies voulait raconter quelque chose du malheur qui leur était arrivé. Le premier interrompait le second. Il semblait à chacun que son camarade racontait de façon trop modérée les tragédies qu'ils avaient vécues que seuls leurs conseils étaient les meilleurs à suivre ….

Mais que de tristesse on trouvait dans le récit de chacun, et quelle image cauchemardesque ils nous montraient dans toutes leurs descriptions mêlées les unes aux autres, même dans la façon chaotique de s'interrompre l'un l'autre.

Au milieu du conseil, est arrivé le rabbin. Il a tenté de justifier la raison pour laquelle il n'avait pas été présent pendant ces jours de malheur, mais les Juifs ici n'avaient pas en tête de régler leurs comptes avec leur rabbin local. Ils ne demandaient qu'une seule chose aux parlementaires :

- Sauvez nous, faites en sorte que ces évènements ne se reproduisent plus et que les Juifs de Mińsk puisent revenir dans leurs foyers, et reconstruire les ruines, remettre en place les vitres dans leurs fenêtres bouchées et recommencer leur dur et amer combat pour gagner un peu de pain, pour la vie de leurs femmes et enfants, qui erraient à Varsovie par milliers !

 

Dans les rues de la destruction

Nous sommes partis dans les rues de la ville avec les parlementaires, menés par un groupe de juifs. Ils sont déjà un peu plus rassérénés. La présence de parlementaires juifs leur donne du courage. En outre, le staroste nous a attribué un gardien, un policier portant un fusil sur les épaules.

D'on ne sait où surgissent de petits groupes de Juifs qui viennent à la rencontre des parlementaires. Mais personne n'ose encore ouvrir qui une fenêtre, qui un commerce.

Nous passons d'une rue à l'autre. Il ne reste pratiquement plus une vitre dans les maisons juives. Une nuée de fenêtres, en partie brisées, terrifiantes, sont obstruées par de petites planches. La synagogue n'a plus une vitre, les meubles sont cassés à l'intérieur des noirs squelettes des sept maisons incendiées, on ne sait, d'où des traces de plumes que l'on avait sorti des édredons juifs. Non loin des ruines fumantes sont entassés les restes des meubles, des meubles juifs.

 

Le seul et unique conseil.

La police est partout. Le pouvoir s'assure que le calme revient. La rumeur court que le premier ministre, en personne, Skladkovsky arrive incessamment en ville. Mais la population juive n'arrive pas à se ressaisir de sa peur et de l'incertitude de toutes les promesses.

Ce qui les effrayaient plus que les incendies de la veille, les sirènes des pompiers à leur arrivée en ville, c'était la nouvelle que les dirigeants locaux du Naro faisaient des plans, se préparaient à quelque action encore plus effrayante contre la population juive.

Le staroste a assuré qu'il ne le permettrait pas. Du pouvoir central à Varsovie, on a envoyé des émissaires spéciaux à Mińsk pour prendre tous les moyens nécessaires. Le colonel, chef du septième régiment Uhlan auquel appartenait le maréchal des logis assassiné, a tenu une longue conférence avec le staroste à propos des moyens de sécurité tandis que le régiment retournerait dans les casernes. Des appels au calme ont été rendus publics à toute la population, signés par des conseillers d'Endecja.

Et malgré tout, la peur est grande, très grande chez les juifs locaux, en dépit de tous les moyens entrepris.

Et c'est le plus effrayant de la tragédie de Mińsk Mazowiecki, à quoi une seule chose pouvait mettre un terme: un véritable et total apaisement vis-à-vis de la population juive restée à Mińsk, quelques jours entièrement calmes sans le moindre incident et de la tolérance de ceux qui incitaient à la haine de quelque côté que ce soit.

Ce n'est qu'à ces conditions que les personnes ayant fui se calmeront, qu'ils apaiseront leurs nerfs mis à vif, et que petit à petit tout reviendra à la normale. C'est le seul et unique conseil à donner pouvoir, s'il voulait véritablement une normalisation !

C'est avec ce sentiment que nous avons quitté la malheureuse et apeurée ville de Mińsk Mazowiecki qui avait tant souffert, dont 4000 juifs environ s'étaient enfuis et 2000 étaient restés, saisis d'une peur convulsive des nuits terribles et de lendemains, très très incertains !

 

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Commerce de Pinie Tsimerman, à la porte clouée par des planches après avoir été dévalisé
 
Ephraim Furmanski, qui avait été gravement blessé

 

Notes de bas de page du traducteur

  1. Koło: polonais le cercle (parlementaire). Revenir
  2. Marrane: juifs espagnols ou portugais, convertis par la force qui ont continué à pratiquer en secret leur religion et à se la transmettre. Revenir


[Page 177]

Le rire

Par Yehoshua Perle

Cet article a été publie par le célèbre écrivain après sa visite à Mińsk Mazowiecki

Finalement, le calme est revenu à Mińsk Mazowiecki. Les Juifs vont à nouveau ouvrir leurs commerces, continuer à prier en communauté, célébrer leur Shabbat et leurs fêtes et le monde sera toujours le monde. Les incendiaires avec leurs couteaux de boucher seront apparemment jugés. Le faible d'esprit qui a tiré sera aussi jugé. Mais est-ce que ce sera la guérison, la réponse au grand cri de souffrance qui ne parvient pas seulement des Juifs de Mińsk, mais de nous tous ?

On peut guérir des coups, on peut reconstruire les maisons incendiées, les dessus de lit déchiquetés, on peut racheter les commerces confisqués, mais qui me rendra mon visage humain ? Comment pourrais-je continuer à fréquenter mes voisins, avec lesquels le destin a voulu que je sois lié depuis mille ans ?

J'ai veillé et souffert avec eux. Je me suis nourri des sages et tristes paroles de leurs grandes personnes. Leur douleur était la mienne. Leur rêve, mon rêve. Le «Wesele[1] » de Wyspiański[2], je ne l'ai pas moins bien compris que nombre de mes voisins. La pensée lumineuse de Zeromski[3] m'était aussi chère que chez eux. Et pourtant, on m'a frappé dans la rue au milieu d'un jour clair. On m'a frappé et on a ri : de ma douleur et de ma honte que l'on m'avait faite, de mon attitude perdue, de la terreur qui s'était abattue sur moi comme un oiseau de proie.

Les coups ne me font pas mal. Combien de coups avais-je déjà reçu ? Mais le rire, qui circule de la route de Mińsk Mazowiecki jusqu'à Varsovie et peut être même plus loin. Ce rire moqueur brule en moi comme le feu de l'enfer.

Aucun beau discours, aucun jugement ni assurance ne pourront éteindre ce feu. Tout le temps , même quant à l'époque, on ne me donnait pas de coups, on se moquait de moi.

On singeait ma façon de parler, ma façon de marcher. D'un côté, on avait pitié de moi (les gens bien, que je porte dans ma mémoire, comme un talisman) et d'un autre côté, des petites gens me crachaient dessus. On n'avait jamais voulu me voir comme j'étais, avec mes défauts et mes qualités. Dans l'ancienne Russie on m'a aussi frappé, assené des coups amers, mais les gens bien m'ont toujours regardé comme un homme doit regarder un homme. Je ne mets pas en avant mon origine (ascendance), mon intelligence, je suis un homme simple et je veux qu'on me voie comme tel. Il faut me voir comme ça. Peut-être alors me comprendra-t-on et peut être trouvera-t-on les mots justes et simples qui mènent du cœur d'un homme à un autre.

Jusqu' à ce qu'on recouvre mes yeux de sherblekh[4], je n'oublierais jamais l'image de cette catastrophe que j'ai vu cette semaine dans le beau village en fleurs de Mińsk Mazowiecki.

Mais ce que je n'oublierai pas, c'est le rire qui se colportait non seulement de ce silence de fête dans les rues, ni des noirs volutes de fumée, et pas non plus les gens qui étaient mes voisins, qui déambulaient repus, contents, sans souci avec une telle oisiveté indolente.

Le chat s'était jeté sur la souris, l'avait attrapée avec ses dents acérées, joué avec elle, balancé et récupéré, et les enfants (les enfants sont très barbares) observaient et en tiraient un plaisir certain.

Des centaines de juifs ressentaient une peur effroyable qui se lisait dans leurs yeux exorbités s'étaient terrés pendant trois jours et trois nuits dans les caves, reclus derrière des portes et des portails barricadés, sans une miette de pain, sans un verre d'eau, Juifs femmes et enfants, malades, faibles, femmes enceintes, et aucun des voisins, avec lesquels les Juifs vivaient sous le même toit - je ne parlerai même pas de leur humanité, mais de leur solidarité humain -, n'a donné aux malheureux un verre d'eau et un peu de pain.

Avez-vous déjà vu la tristesse dans les yeux d'un cheval, quand son frère ou sa sœur, attelés avec lui tombent malade ? Il le caresse et le lèche, qu'il s'agisse de son frère ou sa sœur. Il pose le mors sur le cou de l'autre. Il s'exprime par un doux grognement et lui parle en langue de cheval, qui est bien plus digne de foi que celle des humains, lui signifiant qu'il doit avoir de la patience, qu'il doit s'adapter, et qu'avec l'aide de Dieu il guérira. J'en ai été personnellement témoin et j'ai vu pleurer un grand cheval aux yeux magnifiques et de velours.

Dans les yeux des habitants de Mińsk Mazowiecki, je n'ai vu aucune larme. Au contraire, j'y ai décelé du sarcasme, une moquerie méchante restée vivace et conservée depuis des générations, une moquerie qui était cent fois pire qu'une balle dans la tête.

Au-dessus des toits les volutes de fumée s'étendaient. Les malheureuses rues juives, étroites et laissées à l'abandon restaient vides, balayées, effrayées comme lors d'une épidémie. Quelque part dans les cachettes, les hommes gémissaient implorant la mort. Les mères sortaient leurs maigres poitrines dans les bouches des enfants afin qu'ils ne pleurent pas. Et là, sur la rue de Varsovie, dans le parc, des couples amoureux se promenaient, on se tenait devant les commerces et on discutait agréablement. On vendait des cigarettes, on allait à pied ou à cheval, on regardait la fumée sortant des flammes, on inhalait une bouffée de cigarette et on riait.

On ne rit pas comme ça, mais avec plaisir, avec satiété et même avec fierté.

C'était une aventure de venir un jour pareil dans le shtetl incendié, dont les portes étaient clouées par des planches, et où on rigolait en même temps. Mais plusieurs hommes de plume juifs avaient pris des risques, et étaient venu avec du pain et le cœur battant.

On nous regardait dans les yeux avec mépris, avec moquerie et une fois encore avec le rire aux lèvres. En un instant, tout mon entrain m'avait quitté. Moi, je n'avais pas peur du couteau qui pouvait à tout moment être enfoncé dans mon dos de derrière une barrière.

Qu'est-ce que la peur par rapport à celui qui me montrait les dents, qui se moquait de moi de front, et faisait de mes sentiments humains et juifs, un désastre.

Que suis-je, qui suis-je pour que le premier idiot venu puisse me cracher à la figure et prendre le statut de héros et peut être même d'un saint ?

Face à moi se tient un non-juif avec une casquette couleur grenat, à la visière en cuir. Il ressemble à un « maitre » opulent. Mon père faisait du commerce avec ce genre de non juifs, leur tapait dans la main, ils voyageaient ensemble dans une charrette de foin, ils allaient même l'un chez l'autre pour des fêtes. A présent, il se trouve à Mińsk Mazowiecki dans une rue juive déformée et observe, comment des centaines de malheureuses mains, que l'on avait fait souffrir, usées par le travail se battaient, se déchiraient au fourgon de pain que nous avions amené de Varsovie.

Au milieu de la semaine, vêtue cependant de sa tenue de dimanche, il roule une cigarette de makhorke[5], la fume, plonge une main dans la poche et observe de loin. Il a des moustaches jaunes et des yeux verts. Du fourgon s'échappe des cris plaintifs. Des brebis perdues se bousculent l'une l'autre. La frayeur brule sous les pieds, comme l'enfer. Toute honte bue, des femmes courent avec des caftans déboutonnés, les mains tordues de désespoir et implorent la miséricorde, qu'elles soient sauvées de là avec leurs pauvres enfants.

Ce n'est déjà plus une complainte humaine, mais animale, seuls les loups se plaignent ainsi. La différence, c'est que les loups, s'ils trouvent quelqu'un sur leur chemin, ils le déchirent en morceaux. Cependant, les « loups » ont peur de ne pas être mis en pièces eux-mêmes.

Les enfants que les mères portent à leur sein vide ont déjà perdu leurs forces et ne peuvent plus pleurer. Leurs visages sont enflés et de grands yeux noirs abasourdis. Tous les juifs aux visages fatigués, du simple à l'érudit ont déjà depuis longtemps cessé de pouvoir pleurer. Ils se plaignent à présent, comme de petits enfants.

La honte les a saisis, la honte et l'abattement, chez eux, chez moi et chez tous les autres, qui ne sont pas à présent à Mińsk Mazowiecki. Et le chrétien, dans son église de granit, l'un de ceux parmi lesquels j'avais grandi se tient là, tout à son amabilité, et derrière ses moustaches jaunes il me jette en pleine face son rire de joie, qui me transperce les os, mon âme et mon cœur.

Il rit de mon abattement, de ma terreur, de mon découragement, de moi, complétement.

A quel point je hais ce chrétien bien habillé, en vêtements du dimanche, et combien plus encore je l'envie.

Parce qu'il est sûr de lui-même, parce qu'il est calme, pour sa parcelle de champ qu'il détient surement non loin d'ici, pour sa cabane, que nul n'incendiera et pour sa grande vilénie.

Notes de bas de page du traducteur

  1. Wesele. Polonais: le mariage. Pièce importante du théâtre polonais écrite au début du 20eme siècle. Revenir
  2. Stanisław Wyspiański: (1869- 1907) Dramaturge, poète, peintre, metteur en scène, architecte et ébéniste polonais. Revenir
  3. Stefan Żeromski: (1864- 1925) Ecrivain polonais, journaliste, dramaturge, appelé ≪ la conscience de la littérature polonaise ≫. Revenir
  4. Sherblekh: yiddish. Tessons d'argiles que l'on pose sur les paupières d'un défunt. Revenir
  5. Machorka: tabac grossier, appelé aussi tabac des paysans Revenir


[Page 181]

Le cri vers les cieux

Par A. Grafman

Vendredi soir

Notre véhicule roulait à vive allure sur une belle et large route en asphalte, propre paisible, oh si paisible que…

Nous avons été saisis d'angoisse.

Qui vit ici ?

Qui a coupé la respiration de la ville Novo Mińsk ?

Un beau village. Des deux côtés de larges trottoirs, de belles maisons, propres, bien soignées

Mais si calme !

Des volets cloués par des planches, des fenêtres bouchées.

Et des trous, des trous noirs si étranges d'où provenaient des cris de terreurs des maisons repeintes en vert !

Celui que ne voyait pas cela de ses propres yeux, ne pouvait pas croire que cela pouvait se passer !

Un soleil lumineux était suspendu sur la ville barricadée et sur les quelques habitants chrétiens qui se déplaçaient aussi d'une façon étrangement endormie, en se trainant, et pas sûrs d'eux-mêmes.

Et peut-être un peu honteux…

Et peut-être avec contrariété, que la belle ville de Mińsk Mazowiecki se soit arrêtée de vivre.

Le soleil se tenait au-dessus des cheminées noires d'une maison incendiée,

C'était un bien juif.

On y avait travaillé pendant des années. Il s'agissait peut-être d'un héritage de son père et peut être de son grand-père.

On avait envie de frapper aux volets et de crier dedans :

- Juifs sortez ! Ce jour lumineux est le vôtre !

Si vous vouliez voir le jeune chrétien, qui se tenait à côté de notre véhicule :

- Messieurs ! qu'est-ce qui vous a rendu si malheureux ?

Vous vouliez pousser un cri scandalisé dans la rue morte, que la terre tremble !

Au premier étage, une fenêtre s'est soudain ouverte et une forme humaine s'y est montrée.

La forme d'une femme

La forme se taisait. J'ai vu deux mains tendues, comme faisant une prière vers les cieux.

Les mains se sont longtemps agitées dans l'air et une jeune femme a secoué sa tête de tous côtés, ses yeux désespérés, portant leurs regards sur nous.

Ils nous imploraient : sauvez-nous !

Notre véhicule s'est arrêté

Une telle prière envers l'homme est un blasphème.

Demander la miséricorde de l'homme de ce monde si dépravé, il ne faut pas !

Je baisse les yeux.

La scène est si effrayante que j'ai du mal à me dominer.

Les deux fonctionnaires chrétiens qui m'accompagnent dans ce périple baissent aussi les yeux.

- Il a dû se passer , ont-ils dit, quelque chose de terrible !

Ils n'avaient jamais vu une chose pareille.

Et quand notre véhicule a repris la route, ils ont tous porté le regard à nouveau vers cette fenêtre, et vers cette forme qui ne voulait pas se retirer.

Nous avons longtemps parcouru les rues et les ruelles complétement mortes, barricadées sans mouvement, sans respiration.

Quand un juif apparaissait, il paraissait si seul, si malheureux.

Il se tenait dans un coin, comme une personne qui venait de passer en jugement

Comme un assassin, malheur à nous !

Les alentours de la synagogue sont plus « familiers ».

Des juifs se déplacent, des juifs étranges, bouleversés, grimaçants, assombris.

Malheur, qu'a t- on fait de ces gens ?

Ils attendent du pain.

On attend que quelqu'un venu du dehors, raconte les dernières nouvelles.

Et les gens viennent, c'est ici la seule adresse.

Derrière la synagogue et autour de la synagogue

Il te semble qu'ici le sacrificateur n'a plus le contrôle.

Mes deux accompagnateurs chrétiens restent figés, plongés dans l'embarras, perplexes devant la synagogue. Ils ne veulent pas poursuivre. Ils voient de loin une masse de gens s'approcher pour m'entourer et me demander de les libérer. Libéré de la déchéance humaine

- « Avez-vous besoin de pain, mes frères ?

- Nous avons besoin de ne plus vivre comme des chiens me crie-t-on

- Nous ne pouvons plus vivre barricadés

- Que fait-on ? »

Comment peut-on donner à ces gens le minimum à quoi peut s'attendre avoir un homme :

un peu de joie de vivre.

Qu'ils n'aient plus à regarder au dehors par les portes clouées si « ça n'allait pas

Recommencer »…

Que fait-on ?

Et l'accord final.

Nous avons vu, au travers d'une fente, deux yeux nous regarder et nous avons aperçu un juif dans la rue.

La porte s'est ouverte lentement et une personne effrayée s'est approchée, rassurée par notre présence.

Je suis allé à sa rencontre.

Cette personne est repartie dans l'autre direction.

Elle s'enfuyait comme de la peste.

- Pourquoi vous enfuyez vous juive, je suis un juif

Revenant ; elle s'est mise à bafouiller.

Mais bientôt elle a vu derrière moi les deux chrétiens.

Une étrange grimace s'est lue sur son visage ; elle a commencé à reculer, à bredouiller, comme si on lui avait enlevé la langue.

- N'ayez pas peur madame, ce sont des autres, Racontez…

Elle nous a fait rentrer dans son magasin en nous tirant par les pans de mon habit.

C'était un commerce, il y a encore deux jours. Aujourd'hui, les étagères sont renversées.

On avait cassé, piétiné et on s'était rempli les poches.

Ici, on marche sur du chocolat, des graines de courges, sur…

Ici, on piétine une vie humaine, une veuve ayant perdu deux enfants.

Nous demandons à ouvrir les volets, ses mains tremblent.

Elle ne le fait pas.

Pourquoi ?

Elle se tortille dans un coin, en silence.

Nous nous taisons aussi.

Peut-être par ce silence pousserons-nous le “Oy” juif qui atteindra les cieux !

Journal “ der Moment” dimanche 7 juin 1936


[Page 184]

Mon chemin vers Erets Israël

Par Israel Gutgold (Tel Aviv)

Dès que j'ai commencé à prendre conscience du monde qui m'entourait, je n'ai aspiré pendant des années qu'à quitter la Pologne. Je me rendais compte de quoi, nous juifs avions l'air, particulièrement dans les petits shtetls et chez nous aussi en ville. C'est la raison pour laquelle j'ai appartenu pendant toutes ces années à des organisations sionistes. Pendant un bref moment, j'ai aussi fréquenté un kibboutz de Hakhshara[1] à Grokhov, je voulais partir en Erets Israël.

Ce n'était pas une chose facile. Attendre un certificat[2] était un rêve lointain difficile à réaliser. Un jour, j'ai décidé que je ne pouvais attendre plus longtemps, à cause d'une de mes expériences qui a joué un rôle décisif pour me faire quitter mon foyer douillet et tous mes proches, afin de prendre le chemin de l'errance.

Un vendredi soir, après le repas du shabbat à la table de mon père, je suis parti me promener pour rencontrer mes jeunes camarades. Il y avait : Reuven Meizler, David Kaufman, Leyzer Ziserman, Sroulke Stadulski, et des jeunes filles également. Pensif et rêveur, je suis allé au pont de la rue de Varsovie. Soudain j'ai reçu une claque au visage. Mon chapeau a atterri directement dans l'eau, j'ai senti ma joue s'enflammer et des étincelles voler devant mes yeux. Devant moi se tenait un soldat polonais. Bien habillé, avec une audace sans nom, il m'a regardé droit dans les yeux comme s'il attendait ma réaction. Sans vraiment réfléchir, je me suis écrié :

- Ti khamie[3]!

qui résumait toute la protestation que j'exprimais en criant. Je n'osais pas lui rendre ce que j'avais reçu comme il le méritait. Ma seule exclamation l'a fait sortir de ses gonds. Il a subitement sorti l'épée de son fourreau, pour se jeter sur moi. Je me suis mis à courir et il m'a poursuivi, son espèce de fer à la main. Je me suis mis à courir d'un trait, et par chance, un officier est venu à ma rencontre. Je suis allé vers lui en courant pour qu'il me protège du soldat enragé. Voyant cela, le soldat s'est enfui en descendant la rivière. Il avait vraisemblablement peur d'un rapport. J'ai senti à cette époque que j'avais failli passer au fil de l'épée.

Ce n'était qu'un petit épisode de ce qui m'était arrivé. Ce ne fut pas le seul incident.

Bientôt les évènements se sont succédé, les uns après les autres , provoquant un terrible désespoir chez les Juifs, particulièrement dans la jeunesse.

Il y eut pour commencer : l'assassinat d'Israel Tsilikh, qui fut transpercé par des hooligans assoiffés de sang, au moment où il revenait du train à la maison et en mourut. Un mois plus tard, le pogrom. Le coup de feu du « seidl[4] » du fou Khaskelevitch. En un instant, la ville avait été transformée en enfer pour les Juifs. La foule déchainée de l'église, comprenant aussi des soldats polonais en uniforme s'était mise à piller les biens juifs. De leur côté, les juifs étaient cloitrés dans leurs maisons, cachés dans les caves. Tout le temps où la foule se déchaînait, j'étais caché dans le grenier d'Israel Iser, dans la même maison où nous habitions. Le grenier était face au marché, et j'ai vu de mes propres yeux tout ce qui s'est déroulé. A un moment, j'ai vu tout un détachement de policiers arriver, marchant comme lors d'un défilé mais sans interrompre les voyous déchainés qui couraient dans tous les sens. Au lieu de les arrêter, les policiers s'éloignaient et par conséquent, ils leur donnaient un signe que c'était autorisé, que l'on ne leur ferait rien. Le « władze[5]» était avec les fauteurs du pogrom.

Nous sommes restés ainsi pendant presque toute une semaine du lundi au jeudi. Un soir, je me souviens, nous avons entendu un appel :

- Juifs, cela suffit, sortez de vos trous, suffit de rester enfermés !

C'était Israel «poyer»[6] Morgnbeser, qui vivait dans la même maison que l'oratoire de Parysów. Je ne sais pas comment il est arrivé dans la ruelle du rabbi de cette ville. Ce n'est qu'à ce moment-là qu'on a commencé à sortir des trous On s'est rassemblé dans la ruelle, et parlé de la situation qui allait venir. Isralke « poyer », un Juif bien bâti ne voulait plus se cacher. On a rassemblé son courage et on a dit que des groupes d'autoprotection s'étaient formés pour répondre à l'attaque et ne plus se laisser.

Le même jour, un véhicule chargé de pains est arrivé de Varsovie et s'est arrêté devant la porte du rebbe face à la « locataire » de « Brokhe la rouquine ». J'ai vu les gens se mettre dans la queue pour du pain. J'ai rassemblé mon courage, suis passé de l'autre côté de la rivière et suis parti vers le square, au commerce de Yaacov Flatkevitsh. J'ai retrouvé la- bas d'autres jeunes. Nous avons parlé de notre situation, du futur qui attendait la jeunesse juive de Pologne.

L'idée que j'avais portée en moi pendant toutes ces années de quitter la Pologne avait muri. J'ai conclu devant eux que je devais partir à tout prix et quitter le pays.

Avec Itzhak Geldman, nous sommes partis illégalement en Erets Israel en 1939.

La traversée en bateau fut la plus dure. Nous avons voyage dix semaines en mer. Nous n'avions ni à boire ni à manger. Au milieu de la traversée, le bateau a commencé à couler et nous avons réussi à nous sauver sur l'ile de Crète. Finalement les Anglais nous ont attrapés et internés. Ce n'est qu'en mai 1939 que nous avons été libérés. Je suis devenu un homme libre.

Au début j'ai été à Tel Aviv, plusieurs fois par semaine, nous nous rencontrions avec nos camarades originaires de Mińsk dans la maison de Shimon Rubinstein. S'y rendaient également Bunim Rotshtein, Eyzik Geldman, la famille Obfayer et d'autre compatriotes.

Petit à petit, j'ai commencé à m'intégrer. Je suis devenu un Juif sur une terre juive et participé à tous ce qu'il est arrivé de traverser à l'époque aux Juifs du pays : Les années de guerre, la lutte pour l'état et ensuite la lutte pour l'existence de l'état.

 

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Au mariage d'Israel Gutgold

1er rang de droite à gauche : 1- inconnu, 2- Shimon Rubinstein, 3- Nathan Bernstein z”l, 4- Pinhas Korman, 5- Reuven Moses
2eme rang : 1- Inconnu, 2- Les Filles Biblarzh, 3- Mordechai Weisbrot, 4- Myriam Karmi, 5- Moshe Fridman, 6- Gendre De Biblarzh
3eme rang : 1- Esther Goldberg, 2- Feyge Zlotolow, 3- Gutgold et sa femme, 4- Bibliarzh et sa soeur

 

Notes de bas de page du traducteur

  1. Hakhshara: « préparation ». Revenir
  2. Certificat: Permis d'entrée en Palestine délivrés aux Juifs candidats à l'immigration. Revenir
  3. Ti Khamie: En polonais dans le texte. Revenir
  4. Seidl: mot inconnu Revenir
  5. władze: en polonais dans le texte : le pouvoir, les autorités Revenir
  6. Poyer : En yiddish .Surnom donne de paysan Revenir

 

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