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Le Bund A Kałuszyn

par Avrohom Goldberg-Melbourne

Traduit par S. Staroswiecki

Les premiers souvenirs que j'ai gardés du Bund à Kałuszyn remontent à l'âge de 5 ans, qui coïncide avec la fameuse année 1905, l'année de la révolution avortée de l'empire tsariste russe. A cette époque, j'avais déjà entendu parler du Bund, ou du Pomotz Bund comme on l'appelait à l'époque, à Kałuszyn.

Cela s'est passé (si je ne me trompe) un vendredi midi. J'étais au héder et je répétais la sidra[1] de la semaine après le rabbin. Soudain ma mère a fait irruption, a murmuré quelques mots au rabbin, m'a saisi par la main et ramené à la maison. D'autres parents sont aussi venus au héder pour reprendre leurs enfants.

Au début, ce fut une bonne surprise, mais cela devint bientôt un mystère : les ruelles du shtetl n'étaient pas comme à l'accoutumée, ni les gens. On ne marchait pas, on courait et on ne s'arrêtait pas, on lançait quelques mots en secret. Les fenêtres étaient condamnées. Personne ne se tenait devant sa porte, les femmes et les enfants n'étaient pas assis sur le seuil de leur maison, malgré que la journée soit belle et chaude.

L'habituelle tranquillité avait disparu on ne sait où.

Quand nous sommes arrivés à la maison ou nous habitions, dans la rue Olshevitz (rebaptisée ultérieurement Joselevicz), la porte de la maison était clouée. Ce n'est que quand ma mère a crié qui nous étions, qu'on nous a laissé rentrer et que l'on a nouveau condamné la porte avec une barre afin que l'on ne puisse plus l'ouvrir du dehors.

Il faisait sombre dans notre maison comme s'il faisait nuit. Les volets étaient fermés et la lampe à pétrole brulait et dégageait de la fumée. Venant du dehors ou il faisait si clair, nous étions saisis de peur par l'obscurité.

Les voisins se rendaient les uns chez les autres afin de récupérer les leurs, en particulier les petits et vérifier que quelqu'un n'était pas resté dehors. Une vieille voisine allait et venait dans le corridor et les mains sur le visage marmonnait une prière au maître du monde afin que dans sa miséricorde il nous préserve du mal..

Mon père arpentait la maison, un livre de psaumes à la main, en disant plus que récitant par cśur un air plaintif mélodie, malgré qu'il mélange une page à chaque fois..

Comme je l'ai appris plus tard, la police avait donné l'ordre de se barricader chez soi parce que ”quelque chose'' se préparait en ville. Malgré que ma mère ait voulu me garder à la maison plus que tout au monde, ma curiosité m'attirait vers l'extérieur et je me faufilais à chaque fois dans le passage où se trouvaient les portes de tous les voisins et je jetais un śil à toutes les portes extérieures barricadées.

Sur ce, une personne paniquée frappa à la porte en criant : ”Ouvrez, ouvrez ” ! Comme on débloquait la porte pour laisser la personne rentrer, quelques curieux passèrent leur tête par la porte ouverte. Je me postais entre leurs jambes et tentais aussi de voir ce qui se passait dehors. Je n'ai rien vu, mais on pouvait percevoir une terrible agitation provenant de la rue de Varsovie située au troisième croisement après notre maison. Quelqu'un cria, et bientôt une grande foule lui répondit :

-Daloy ! (A bas !...)
Et des pas résonnèrent, semblable à un régiment de soldats …

L'agitation était à son comble à la maison, parce qu'on pensait qu'une partie de la foule allait faire irruption chez nous, en suivant à la trace les retardataires. De tous côtés, les gens apeurés criaient qu'il fallait fermer la porte extérieure. Quelqu'un m'a fait rentrer à la maison. Dehors le bruit ne cessait pas ! On disait :

-”Ça tire'' !
J'étais choqué et déconcerté, et de toute cette agitation un mot me restait en mémoire « Pomots Bund », ce qui n'aidait en rien à résoudre le mystère, qui, au contraire, ne faisait que grandir.

Chez nous comme dans tout le shtetl, le jour suivant s'est levé très tôt. On avait procédé toute la nuit à des arrestations et fouillé les maisons. On avait arrêté deux ouvriers de notre cour aussi.. En plus de la police, deux régiments de soldats, qui stationnaient à ce moment à Kałuszyn avaient pris part à l'action.. L'un d'eux stationnait à proximité du vieux cimetière, dans les bâtiments qui appartiendront ensuite à Reuven Mikhelzon, là où se trouvait un cinéma les dernières années. Le second régiment stationnait dans la cour de Staszek .Un juif a pris part à cette action Alter Gzhesh, un homme de la pègre. Il accompagnait la police et leur montrait dans quelle maison il fallait rentrer.

On racontait que la police vérifiait les franges des personnes arrêtées. Celui qui portait un petit talith était libéré, on donnait des coups mortels aux autres ; et on les envoyait à la prison de Mińsk Mazowiecki et de Siedlce.

Le jour d'après la manifestation, on vit passer à l'aube, devant nos fenêtres, dans la rue Olshevitz en direction de Mrozy, deux ouvriers qui avaient été arrêtés. Le premier était un ouvrier d'une autre ville, qui travaillait à Kałuszyn, et il s'avéra que le second était Shmerl Obfal, méconnaissable ! Les deux étaient noirs, leur têtes nues, les chemises en lambeaux et tachées de sang.

Les soldats les menaient à la pointe des fusils, suivis par Alter Gzesh et un Polonais, et qui les poussait à chaque fois avec rudesse.

Plus tard Shmerl Obfal a tenu un salon de coiffure dans la rue de Varsovie face à Leyzer Zilberman, on le voyait toujours malade, toujours à tousser, il ne s'était jamais remis des coups qu'il avait reçus et mourut jeune. Un certain temps après ces événements, on se mit à chanter dans les foyers et les confréries le refrain connu ramené d'on ne sait où :

Haïm Moshé Ber,
Approchez-vous donc,
Cessez de vous plaindre,
Je vais vous dire quelque chose ;
On a déjà tué tous les grévistes,
Le mode de vie à l'ancienne a été rétabli.
Nul ne craint plus les grévistes.
Réjouissez-vous, réjouissez-vous de la joie de la Torah.

Avec ce petit air, Les patrons, les grands et petits fabricants provoquaient leurs ouvriers qui restèrent un certain temps secoués et apeurés. Mais les ” grévistes'' n'avaient pas tous disparus. Il y aura ensuite d'autres combats et d'autres luttes, résonnant, retentissant comme un écho parce que la réaction dans tout l'empire tsariste n'avait cessé de prendre de l'ampleur, les graines avaient été semées et elles prendraient plus tard une nouvelle dimension.

Entre-temps, la vie communautaire à Kałuszyn avait pris d'autres formes. On ne réunissait plus dans les prairies et les bois au-delà du ”pont de Varsovie'' d'un côté de la ville et au cimetière circassien de l'autre côté de la ville. Dès lors on assista à l'émergence d'associations professionnelles (dans des appartements privés, pour quelques sous par semaine, on venait se retrouver à shabbat au matin pour prier, de même que le shabbat matin pour les trois repas.

Il arrivait souvent qu'au milieu de l'office, avant de sortir les rouleaux de la Torah pour les lire, quelqu'un frappe sur la table et que l'on discute de sujets professionnels : la tentative des patrons de rogner sur les salaires, de ne pas les verser à temps, de faire subir de mauvais traitements aux ouvriers. Une fois, il s'agissait de se réunir pour un camarade malade ou d'une veuve décédée.

Dans la majorité des cas, on réglait le problème sur place à l'amiable. Dans d'autres cas, on invitait des médiateurs d'autres professions. Il arrivait que des personnes mécontentes (parfois même parce qu'ils n'avaient pas été appelés à monter à la Torah) passent d'une confrérie à l'autre. C'est pourquoi il arrivait que les quorums requis de 10 personnes ne soient pas constitués que d'une seule confrérie.

Ultérieurement, une partie des confréries s'est dissoute.

Entre 1906 et 1910, nous avons accueilli chez nous à la maison un tel minian.

Nous vivions dans la rue de Varsovie, dans la maison de Tsirele (fille ou femme de) Yaakov Elie, en face de la cour du rabbin. Comparés aux standards de Kałuszyn c'était une belle bâtisse, un bâtiment à un étage, la partie arrière de la cour était louée à l'oratoire de Ger face à la rue, nous avions (c'est-à-dire le grand père, Yehiel le rabbin, comme on l'appelait) occupait deux grandes chambres et une cuisine.

Chez le grand père, il y avait en pension : ma mère et ses trois enfants, l'oncle Nokhem, la tante Léa et ses deux enfants. Le grand père était toujours en voyage dans hors de la ville afin d'honorer sa charge de rabbin. Mon père était assis à étudier la Torah et récitait des psaumes chez son père le rabbin et maître à Stoczek et le seul adulte de la maison- l'oncle Nokhem apprenait tant bien que mal le métier d'abatteur rituel et partout régnait la pauvreté. C'est pour cette raison qu'il louait les appartements à la confrérie pour les offices. Il ne tirait pas ses revenus du minian lui-même pour lequel il ne recevait qu'une modeste contribution, mais du magasin dont il était responsable.

Tous les shabbat, à la tombée de la nuit, quand les ainés étaient assis dans la première pièce pour les 3 repas et chantaient des cantiques, la jeunesse se réunissait dans la seconde pièce mangeant des graines de pastèques, de citrouille, épluchait des graines de tournesol en prenant un verre de bière et parfois aussi un verre de vin ou de boisson alcoolisée.

Quand la nostalgie des jours héroïques étreignait le cśur, Il n'était pas rare au crépuscule, que quelqu'un marmonne un air de Dovid Edelstat ou de Morris Rosenfeld. Les notes résonnaient de manière si poignante. Alors les autres entonnaient aussi la mélodie, les sons remplissaient l'obscurité de la chambre et les mêlaient aux mélodies de bénédiction de l'autre côté du mur…

J'aimais me trouver dans la pièce avec les jeunes. Il y avait parmi eux, Shayele de Lódz, de petite taille, maigre et au teint blafard, aux cheveux noirs bouclés et aux yeux noirs profonds. Malgré la richesse de son expression et l'usage de mots germanisés, qui était la raison pour laquelle on le surnommait : ”Yeke P.. au pot à café''.         Ce surnom ne le blessait pas du tout. Au contraire, on aurait même dit qu'il en était content. Il me prenait sous son sein et me faisait répéter :

-dis : ”Yeke... au pot à café''.
Comme je le connaissais déjà par cśur et que je le répétais précisément, il me donnait des pastèques en cadeau, des graines ou des sucreries.

Il me racontait quel traitement on lui avait fait subir après l'avoir arrêté ”à cette époque'' .On lui avait plongé la tête dans un tonneau que l'on avait recouvert. La partie du corps restée dehors avait été flagellée, et ses cris étaient restés dans le tonneau.. Son récit me faisait frémir d'horreur. Il trompait ses souvenirs dans le schnaps.

Il est intéressant de remarquer que Moshé Berman, a aussi fait partie des'' grévistes ”. Il sera plus tard le notable et l'associé de la plus grande usine de pelisses de la ville sous le nom de'' Berman et Grozhik''. Yenkel Hillel était aussi un habitué. Je me rappelle aussi toute une série de noms d'ouvriers, qui, presque jusqu'aux derniers moments avant l'extermination, sont restés fidèles à leurs idéaux de jeunesse dans la croyance en un monde meilleur et libre et avaient, certains plus, certains moins,servi activement et collaboré au Bund dans ses activités diversifiées. Je ne m'en rappelle que de quelques-uns : Dovid Noah Kapuze ; Shmuel Altenberg le photographe et son frère Berish, Pinhas Khoshtchitski (décédé en Australie), Shlomo Popovski abattu par la réaction polonaise en 1920, son frère Haïm Popovski et le beau-frère de celui-ci. Moshé Steinberg faisait partie du groupe plus jeune, les '' Pomots bundnikes''. Shmerl Obfal, déjà mentionné est resté un bundiste fidèle jusqu'au dernier jour de sa vie.

De nombreux pionniers du Bund de Kałuszyn ont quitté la ville vers la fin. Je ne m'en rappelle que de quelques-uns. J'ai rencontré plusieurs fois Dovid Tatele[2] (j'ai oublié son nom de famille) un bon tourneur sur bois . Yenkel professor, un fabricant de boites, qui aurait été membre du comité en 1905 et le surnom de'' professor' daterait de cette époque peut-être parce qu'il portait des lunettes à cause d'une forte myopie, ou encore parce qu'il avait toujours un livre à la main, on disait de lui qu'il était un ”rat de bibliothèque''.

A Varsovie, il y avait aussi Haïm Fishel Zorman, un fidèle, dévoué et actif bundiste, membre de l'administration du'' syndicat des artisans socialistes'', jusqu'à la dernière minute, quand l'épée sanglante du bourreau nazi a mis fin à toute vie juive en Pologne.

L'homme ne vit pas que de pain[3]. Alors faisons avant tout une partie de cartes et mangeons ensuite un quart d'oies…

Je me rappelle cette phrase humoristique de l'époque, quand 1905 était déjà loin derrière nous et que les anciens grévistes et révolutionnaires s'étaient adonnés avec plaisirs aux joies, de goûter aux joies de la vie qui n'avait pas été vécue…. Le mieux considéré et le plus important était de prendre un verre d'alcool avec des apéritifs, et de s'adonner avec enthousiasme aux joies des parties de carte. On y jouait durant de longues nuits.

Petit à petit les minyonim[4] ont disparu, le petit peuple, ceux qui voulaient prier se rendaient aux maisons d'études : la jeunesse se faisait plus rare, quand elle ne partait pas en Amérique ou à Paris, elle partait du shtetl vers la grande ville ou on pouvait mieux gagner sa vie et ne pas vivre en broyant du noir.

A la place des minyonim, de nombreux pubs d'arrière salle ont fait leur apparition dans des maisons privées, où les clients passaient des nuits entières à jouer aux cartes. On prélevait un petit montant de toutes les mises et quand on avait accumulé un gros montant, on l'utilisait pour payer les boissons et les collations.

La dépendance aux cartes touchait même les shtibls hassidiques. Au lieu de réciter des Pirké Avot[5] on entendait maintenant les gens entonner d'une voix de fausset, chanter en cśur: "La reine -le roi, l'as de carreau"

Une autre passion était en vogue - une des plus nobles et plus honorable – le chant. Il y avait le désir de remplacer par le chant la monotonie de la psalmodie qui accompagnait l'étude du Talmud. Ce fut aussi une expression de l'aspiration des jeunes âmes à échapper au confinement du shtibl dans le monde, pour s'élever dans les cieux ...

A cette époque , les soldats russes traversaient la ville quand ils allaient et revenaient de leurs exercices. A la tête de chaque colonne marchait un orchestre, qui entonnait une chanson militaire avant d'arriver en ville, soufflant dans leurs trompettes et battant leurs tambours. Tout le monde sortait dans la rue principale pour voir le défilé; certains marchaient avec eux sur le côté, et ceux qui avaient des capacités musicales enregistraient les mélodies. Sur le chemin du retour ils s'aidaient mutuellement à se rappeler la marche. Ils n'étaient pas familiers avec les choses modernes, comme des notes de musique, ils faisaient usage d'une terminologie du shtetl pour distinguer les sons.

Cela donnait à peu près ça:

"Ça commence – Bam ! Bam bam-bam-, bam-bam, plus vite! Bam bam bam-! Plus lentement - bam-bam-bam, et à nouveau ...plus vite ...plus vite ... "
Quand les notes montaient à une octave supérieure, ça voulait dire, se demandait on ta-ta-ta ta ti ta-ta ?. On leur répondait : Ta-da-dam….C'est de cette manière qu'on posait les questions et qu'on y répondait. Plus ”lentement'', et plus ”vite''.et si l'on reposait la question, on y répondait à nouveau, et ”plus vif'', et ”encore une fois''..

De cette manière, les gens eux-mêmes impliqués dans la musique et les plus jeunes aspiraient à entrer dans le grand monde, jusqu'à ce qu'a à son tour le monde fasse irruption dans le shtetl.

Les temps difficiles sont arrivés. Le monde se préparait à la première grande guerre. Dans tous les shtibls hassidiques les fidèles se politisaient. Les journaux étaient devenus acceptables, voire souhaitables. A côté de ces journaux, on trouvait des livres que l'on cachait discrètement bourrées dans les poches. On se laissait pousser les cheveux plus longs selon la mode, les chapeaux devenaient plus petits – suffisamment pour se couvrir le haut du crane - et porté un peu coquettement. Les hérétiques envahissaient le shtibl.

Un jour d'été me revient à l'esprit. Nous étions assis dans le shtibl de Parisow près d'une fenêtre ouverte. Dehors, nous avons vu Mordechai Gelibter qui venait de rentrer d'une Yeshiva dirigée par les "Litvaks", quelque part dans les régions alentours et était devenu «moderne». La conversation a commencé avec le traditionnel " Sholem Aleichem " et "Aleichem Sholem» et «quoi de neuf dans le monde?" Et son "quoi de neuf chez vous ici? ? - Vous étudiez encore à l'ancienne ? "Il parlait avec un accent lituanien; l'un des nôtres parlait Lituanien! - C'était un signe d'une grande intelligence et les jeunes gens le regardèrent de bas en haut avec respect et envie ...

Au cours des années suivantes je fis souvent un saut à l'atelier mécanique de Mordechai Gelibter, dans la «cave de Tauba Hodle ". Il ne parlait plus lituanien, mais était revenu au yiddish de Kałuszyn comme nous tous. De temps en temps, cependant, il jetait encore un mot à la lituanienne, en souvenir de ses jeunes années ...

Laybl Rosenfeld a beaucoup contribué à la sécularisation de la jeunesse hassidique. Il avait commencé à étudier la grammaire hébraïque et le Tanakh, donné à ses enfants des noms bibliques, et avait fini par être un véritable hérétique.

On sentait dans sa façon de parler que pour lui, non seulement le sens de chaque phrase était important, mais aussi chaque mot, chaque lettre même, comme une perle dans un collier, afin que la moindre miette de son ne soit perdue.

J'ai rencontré Laybl à Bialystok, après l'entrée de l'Armée rouge (en 1939) dans la partie orientale de la Pologne Il m'a parlé de ses désillusions après que j'ai été arrêté suite à une dénonciation d'une personne de la pègre, qui voulait s'attirer les bonnes grâces du NKVD et il en avait été fortement ébranlé .

Une autre personne qui a eu une influence sur la jeunesse qui aspirait à sortir des murs du shtibl vers le monde extérieur fut Dovid Bekerman. Je l'ai rencontré quand j'étais encore un élève au heder. Il faisait partie des "grévistes". Les patrons l'appelaient péjorativement ''le bouc de la ville". Il déambulait dans le shtetl paraissant mystérieux, un vieux garçon sans la moindre famille.

Si un jeune homme ne s'était vite pas marié, on disait de lui :

– Tu deviendras un deuxième Dovid Bekerman.
Si le même "sort" frappait une fille, on disait:
- "Elle se mariera à Dovid Bekerman à moins que l'ange de la mort ne l'arrache avant l'heure".
Je me rappelle de Bekerman avant la Grande Guerre : une barbiche blonde, portant un long manteau déchiré et une casquette juive. Plus tard, il s'est habillé à l'européenne (ce qui est moderne). Toutefois, la barbiche est restée. Les jeunes «Éclairés» levaient les yeux vers lui. Son plus grand admirateur était Mayer Ring.

Bekerman a été membre de la «Société culturelle - Tsukunft ” depuis sa création (si je ne me trompe pas, il en a été aussi un des fondateurs). Cependant, il n'a adhéré à aucun des mouvements prolétariens qui, plus tard naitront du ”Tsukunft''.

 

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L'organisation de jeunesse le “Tsukunft”

 

Quand il est mort dans la solitude (dans les années 20), les jeunes «éclairés» ont organisé un enterrement laïc, et plus tard, érigé une pierre tombale avec une inscription seulement en yiddish. Ce fut la première pierre tombale de ce genre au cimetière juif de Kałuszyn.

Au début de la Première Guerre mondiale en Août 1914, Kałuszyn avait déjà un nombre considérable de jeunes, conscients que leur ancien mode de vie n'était plus satisfaisant, même si aucun autre mode n'avait encore émergé. Une chose les unissait tous: un besoin urgent d'études et de connaissances séculaires, et des nouvelles manières "européennes". Des rassemblements fréquents prenaient place dans des maisons privées (il y avait pas encore de clubs sociaux et les shtibls n'étaient plus conformes aux normes esthétiques,...), où on lisait ou discutait librement.

Je garde jusqu'aujourd'hui un vif souvenir d'une de ces discussions. Elle s'est tenue dans la boutique de l'horloger Mayer Ring, qui se trouvait alors dans le bâtiment de Yosl Zimel donnant sur la rue de Varsovie. La pièce était pleine. Je me souviens que parmi les personnes présentes il y avait: Mendl Grushka, Shlomo Tsukerman, Mendl Kamienny, Laybl Rosenfeld, Itshe Milgrom, et Shlomo Velondik. (J'y étais allé par hasard, avec ma mère qui rendait visite à son ami Haye Ring). Je ne me rappelle pas l'essentiel de la discussion animée, mais je ne me souviens distinctement de deux mots, que j'avais déjà compris : «la majorité» et «la minorité» ...

De nouveaux mots rentraient dans la langue vernaculaire. Les jeunes gens, peut-être même sans s'en rendre compte, commençaient à parler un nouveau langage. Je me souviens avoir été approché par Isroel Klaynman (le fils de Luzer l'abatteur rituel), qui avait mon âge et un camarade du shtibl. Il m'a demandé de lui enseigner la langue d'"aujourd'hui", il a même offert de me payer ... Quand j'ai compris ce qu'il voulait dire, je n 'ai pu que lui conseiller de lire plus de livres et de journaux, car ce n'était pas quelque chose qu'on pouvait apprendre comme la Torah de Hillel en se tenant debout sur une jambe.

Il semble que dans mes conversations avec mes jeunes amis, j'ai commencé à mon insu à utiliser des mots que je prenais dans les livres, et Isroel Klaynman l'avait remarqué. Je lui ai donné une adresse où il pourrait se procurer des livres pour une somme modique. Je suis monté avec lui chez Haïm Dovid Zylberman où, dans une petite pièce se trouvait le trésor :La clé de la " langue d'aujourd'hui" - une bibliothèque dotée de quelques centaines de livres en yiddish. Je doute qu'il ait réussi à apprendre le nouveau jargon.

Il y avait tant d'expressions incompréhensibles et il avait besoin d'un assistant ... Pour couronner le tout, Luzer, l'abatteur s'est saisi du "livre interdit", l'a déchiré et l'a brûlé. Isroel dépensa complètement le dépôt de garantie, qu'il il avait économisé avec beaucoup de difficulté. Il n'a plus été en mesure d'emprunter la route du martyr ... Soit dit en passant, nos chemins ont divergé. Je "suis allé au prolétariat" et il est resté quelque part sur la route.

La salle de bibliothèque de Haïm Dovid Zylberman donnait l'impression d'être un petit oratoire hassidique. Le papier taché des murs et du plafond s'était décollé de ci de là.

Le mobilier se composait d'une table non polie, de quelques chaises, et de tabourets de bois brut. Le placard avec les livres était le joyau de la pièce, comme une arche sainte. Il va sans dire que la plupart des visiteurs provenaient directement du shtibl.

Je suis allé là-haut une fois pour changer un livre (l'une des aventures fantastiques de Jules Verne) et ai rencontré toute une compagnie.

Laybl Rosenfeld arpentait la chambre comme dans une maison d'études. Shlomo Velondik, qui avait conservé ses manières typiques hassidiques, même après être devenu un bundiste, était assis sur une chaise les jambes sur un tabouret, familièrement, à la hassidique-. Avrohom Gluzman (maintenant en Argentine), moitié assis, moitié debout contre le coin de la table tenait quelques livres pressés sur son corps (il dévorait les livres) : Pour lui, lire un livre était comme réciter un chapitre des Psaumes). Ezra Skovronek était assis confortablement dans un fauteuil. Ses dents en or et ses lunettes cerclées lui donnaient une apparence bourgeoise. Ses manières étaient retenues, pas hassidique comme dans un shtibl, et son discours était froid et mesuré, sans pathos.

Il y avait quelques personnes de plus dans la salle et, bien sûr Haïm Dovid Zylberman, le propriétaire de la bibliothèque. Quand je me suis approché de la table pour changer mon livre, Shlomo Velondik l'a pris, l'a ouvert en grand, est descendu du tabouret, s'est tourné vers moi et m'a demandé:

-«Dites-moi jeune homme, avez-vous lu tout ça"?
Je lui ai dit:
"Oui, bien sûr!». Il ne voulait plus me lâcher:

"Alors dites-moi, qu'en avez-vous extrait, qu'en avez-vous compris"?

Cette question me rendit complètement confus. Pour moi, l'histoire elle-même était très intéressante, mais pour Shlomo Velondik ,l'objet n'en était que la coque et il était à la recherche du noyau, il avait besoin pour en tirer quelque chose, comme une autre leçon talmudique d'une page de la Guemara, une continuation d'une discussion avancée du Shtibl

Les autres sont venus à mon secours, principalement Laybl Rosenfeld et une discussion s'est engagée entre eux à la façon hassidique, les bras se déplaçant sans cesse en criant les uns les autres, sur ce que "l'on pourrait déduire de ce livre" ... J'étais content qu'ils m'aient oublié, j' ai pris un autre livre, et j'ai quitté tranquillement la salle.

Cette bibliothèque (qui bien sûr, était illégale) fut le fondement de la grande bibliothèque qui fonctionnerait ultérieurement, et de la salle de lecture de la ”Société culturelle Tsukunft ”, créée en 1916 sous l'occupation allemande, pendant la Première Guerre mondiale.

Je ne sais pas comment l'assemblée constituante a été lancée. Je suis étonné d'avoir été présent. Selon les statuts, il fallait avoir au moins 18 ans pour devenir membre et être admis à la réunion. Si je ne me trompe pas, deux exceptions furent faites: pour Mayer Milgrom, 16 ans, parrainé par son frère Itshe, l'un des organisateurs, et pour moi, de même âge que Mayer, parrainé par Laybl Rosenfeld.

La réunion eu lieu dans une petite pièce de devant de la maison où Shmul Altenberg avait son studio photo. La salle était comble et la chaleur était insupportable. La foule était mixte: il y avait d'anciens étudiants du shtibl, et même quelque uns qui l'étaient actuellement, des ouvrières et des artisans indépendants, dont certains "de 1905" ...

Je tiens à mentionner en particulier deux personnes parmi les organisateurs qui ont par la suite disparu de l'arène sociale de Kałuszyn : Shlomo Tsukerman, au sujet duquel on disait qu'il parlait le polonais sans accent comme un polonais de naissance, et Yehoshua Funt, de Mrozy, un jeune homme élégant, toujours bien habillé avec un col blanc comme neige, un chapeau haut de forme et une moustache bien soignée. A propos de lui, on disait qu'il parlait parfaitement le polonais tout comme l'allemand. C'était des vertus auxquelles les intellectuels élevés dans le shtibl ne pouvaient pas prétendre, et certainement pas les ouvriers.

Lors de cette réunion, la ”Bibliothèque Tsukunft'' fut inaugurée. Peu de temps après, on a loué une pièce adjacente plus grande et une salle de lecture fut ouverte.

L'intérêt affiché et l'afflux de membres était si énorme qu'au premier anniversaire de son existence, la bibliothèque a dû déménager dans les locaux spacieux de la maison en face de Gorfinkl. Ici a commencé une activité culturelle élargie: des conférences, des spectacles, des discussions le soir, des soirées dansantes ou comme on les appelait - des réunions de famille, des récitals de poèmes, de chants, etc. Je tiens à mentionner aujourd'hui le dirigeant de grand talent de la chorale, Berish Altenberg, qui avait consacré beaucoup de temps et d'énergie pour maintenir le chśur à un niveau élevé de façon désintéressée.

De la ”société culturelle Tsukunft'', voyant qu'elle servait de lieu de rencontre pour presque toute la jeunesse de Kałuszyn (y compris aussi beaucoup de gens de la famille d'âge moyen), ont commencé à émerger différentes tendances idéologiques, et en même temps des frictions relatives à des positions de pouvoir et de prestige. Cela se termina ainsi, lors d'une réunion générale, la majorité décida de changer le nom en «Société culturelle ouvrière Tsukunft" et de rejoindre collectivement le Bund. Ceci se produit fin 1916 ou début 1917.

Les autres tendances: le Poale-Tsion et le PSD (plus tard les communistes) quittèrent la Société, et (si je ne me trompe pas) les biens, principalement la bibliothèque, furent répartis en fonction du nombre de membres de chaque tendance.

Après l'invasion bolchevique de la Pologne en 1920 et la réaction politique qui s'ensuivit, où la vie sociale de Kałuszyn était pour un temps affaiblie, les bibliothèques se sont réunies, mais elles se sont divisées à nouveau plus tard.

A partir de 1923 une bibliothèque bundiste a existé, d'abord sous les auspices des syndicats professionnels dirigés par le Bund, et plus tard, jusqu'à l'éclatement de la Seconde Guerre mondiale, sous l'égide de la ”coopérative de consommateurs ouvrière'', nommée "Unité".

L'activité de l'organisation Bund proprement dit a commencé en 1916 avec des réunions clandestines dans les maisons privées, où on inculquait aux personnes présentes l'économie politique: «subsistance» ... «salaire et capital" ... "valeur ajoutée", etc. On pouvait distinguer deux périodes: Avant et après l'invasion bolchevique, quand la majorité des militants actifs a quitté Kałuszyn, les uns pour les grandes villes, d'autres pour d'autres pays , quand tout était en ruines et anéanti. Dans ces nouvelles conditions, de nouveaux militants ont dû tout recommencer depuis le début.

De la première période, quelques points saillants sont gravés dans ma mémoire.

Je me souviens d'une immense manifestation de masse en 1918, quelques jours après l'expulsion des Allemands de Pologne. En une nuit, nous avons préparé des drapeaux et des bannières dans les locaux de la ”Société culturelle ouvrière Tsukunft'', sous la direction de Yankl Kapote (Palma). Le matin suivant, les participants sont partis de là-bas et ont traversé la rue de Varsovie dans toute la longueur en chantant et en lançant des slogans à la mode de 1905, jusqu'au bâtiment des syndicats (près de Tsirele, la fille de Yaakov Elie, en face de la cour du Rabbi, où était autrefois situe le shtibl de Ger). Après les discours de quelques camarades, la foule s'est dispersée. Ce fut la première manifestation ouvrière à Kałuszyn après 1905.

A un moment donné, lorsque le défilé a atteint les véhicules partant pour la gare" (à l'intersection des rues de Varsovie et de Yoselevitch, près de Yankl Shtayn) quelques membres de la milice de l'État polonais nouvellement créé sont apparus en criant: «Qu'est-ce que c'est »? «Dispersez-vous»! Quelques coups de feu ont retenti. Les rangs arrière de la manifestation ont momentanément vacillé, les spectateurs se sont mis à courir dans toutes les directions. Les miliciens eux-mêmes sont devenus confus, mais l'ordre a été rapidement rétablie et le défilé à atteint sa destination sans encombre.

Une seconde manifestation géante, bien que de nature différente, fut l'enterrement - avec drapeaux et couronnes de fleurs - de Miriam, la fille du Juif pieux et dirigeant communautaire Shaulke Kramarzh .Elle est morte un vendredi soir de Mars 1919 et le père avait fermé les portes à double tour, afin de ne pas laisser entrer les "bandits". Le lendemain matin (à Shabbat), les camarades ont installé une échelle sur le balcon de l'étage supérieur et ont pénétré dans la chambre où reposait la défunte. Ils ont informé Reb Shaulke que Miriam leur appartenait, et que ce serait eux, et pas la Hevra Kadisha qui s'occuperait des funérailles. Et c'est ce qui arriva, malgré les cris, les protestations, et les supplications. Reb Shaulke n'a pas participé à l'enterrement. Ce fut le premier enterrement laïc de Kałuszyn. Presque toute la ville y a participé: Les jeunes, en raison de leur "victoire sur les forces des ténèbres", les autres, par curiosité.

Un enterrement similaire eut lieu peu de temps après, celui d'Esther Vishnie, également membre du Bund. Cette fois, il n'y a pas eu de conflit avec les parents: Le père était mort et la mère ne s'y est pas opposée.

 

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Les funérailles d' Esther Vishnie

 

A l'époque, les plus grandes sections des syndicats professionnelles étaient celles des tanneurs et des fabricants de pelisse. Les Autres métiers affiliés étaient tourneurs sur bois, les fabricants de brosses, les tisseurs de talith et les fabricants de chaussettes. Du fait qu'à cette époque, il y avait une inflation permanente et que l'économie était instable, il y avait beaucoup de chômeurs et de gens affamés. Les seuls qui travaillaient devaient se battre pour leurs salaires pour rattraper l'inflation galopante.

Une des tactiques de la lutte était l'embargo des produits finis, qui étaient généralement expédiés vers Varsovie. Cela a souvent conduit à des conflits avec les propriétaires des charrettes. Un tel différend surgi avec les Shliamke, une famille de "gros bras". Ils ont réussi à passés au travers de nos piquets, qui, postés, contrôlaient les wagons avant le pont de Varsovie.

Un messager fut immédiatement envoyé à Varsovie., et le lendemain matin, quand les Shliamke sont arrivés avec leurs wagons à la «Porte de Fer » de la ville, où les marchandises devaient être déchargées, ils furent reçus par un "comité d'accueil", des ouvriers du transport de Varsovie – Ils n'étaient pas moins "gros bras" que les Shliamke. Ceux-ci renoncèrent à transporter des marchandises sur lesquelles un embargo avait été instauré.

Pour les chômeurs, une cuisine avait été ouverte, où des repas gratuits, pour certains à un coût minime, étaient distribués. Les fonds pour gérer la cuisine étaient obtenus à partir des contributions de tous les propriétaires de magasins et de personnes plus aisées de la ville.

Comme il a déjà été mentionné, toute la vie sociale avait été anéantie à la suite de l'offensive bolchevique. Les lieux de réunion étaient fermés, la majorité des militants dispersés. Le Bund fut, pendant un certain temps, harcelé par les autorités en raison de son opposition à la guerre contre les bolcheviks et à la marche de Piłsudski sur Kiev. Beaucoup de nos jeunes hommes avaient été également été enrôlés dans l'armée polonaise et Kałuszyn était calme. On aurait dit que le Bund n'existait plus.

Au printemps 1921, une réunion consultative de neuf membres du Bund s'est tenue à la maison de Shmerl Obfal (le barbier). A part Shmerl lui-même, les personnes présentes furent: Yankl Kapote, Dvoyre Kramarzh, Itshe Kramarzh, Moshé Milgrom, Velvl Zhondzhinski, Moshé et Avrohom Goldberg, la neuvième était peut-être Itzhok Ruzhe. Lors de la réunion, on proclama l'existence continue du Bund à Kałuszyn. Le jour anniversaire de cette réunion, une célébration eu lieu sous le slogan : " de 9 à 90"! Nous avons atteint ce chiffre au bout d'une année.

Il convient de noter que les" jeunes du-Bund, le Tsukunft" , avaient repris leurs activités quelques semaines après la guerre. Trois camarades ont pris part à une réunion consultative dans l'antichambre de l'ancienne maison d'étude (à cette époque l'endroit le plus sûr): Itshe Kramarzh, Moshé Goldberg et Velvl Zhondzhinski. Ils ont dressé une liste de tous les vétérans du Tsukunft, les ont répartis pour des raisons de sécurité dans un certain nombre de cercles (pour préserver leur clandestinité) et commencé à convoquer des réunions régulières.

Peu de temps après, ils ont commencé à collecter les livres des anciens membres de la "Grande-bibliothèque ” à l'association ouvrière du Tsukunft ,et donc temporairement mis en place une petite bibliothèque dans l'habitation de la mère Moshé Goldberg, qui fut plus tard appelée "la mère du Bund".

Voici un épisode intéressant : Ce même printemps 1921 (après la réunion mentionnée ci-dessus) nous n'avons pas pu célébrer la Journée de mai ouvertement. C'était quelques mois après la guerre bolchevique et, après, les exécutions de Mankhemer, Shlomo Popovski et Shtaynberg, les habitants avaient peur, et nous n'étions qu'un petit groupe. Quelle impression cela ferait si nous nous montrions publiquement ? Alors, nous avons marqué la journée d'une manière curieuse: nous nous sommes réunis chez nous. Nous étions d'une douzaine à une quinzaine de jeunes. Un petit drapeau rouge a été confectionné à partir d'un vieux morceau de tissu, et la nuit, vers 9-10h, nous sommes allés un par un et à travers les ruelles vers le marché, au puits de Shaye Lubliner. Les rues et le marché étaient déserts et seule une lune claire se reflétait sur les maisons obscures, qui nous observaient de leurs vitres teintées.

L'un de nous a prononcé quelques mots et nous avons lancé nos slogans à l'attention d'un monde sombre qui nous était hostile et cruel. Nous avons crié dans le marché désert, vers les cieux. Les maisons, en apparence mortes se sont ouvertes comme pour nous répondre en écho... Il s'avéra que les murs que l'on pensait morts avaient transmis les vibrations de nos cris, et que de l'autre côté, ou l'on ne dormait pas tranquille, nos appels avaient trouvé une réponse dans des cśurs vivants et battants.

Comme preuve, on peut citer la célébration de l'anniversaire mentionné précédemment sous le slogan: "9-90"!

Les jours de mai des années suivantes - quand notre nombre n'a cessé de croître et atteint trois, quatre cents, (entre-temps encore plus), bundistes, Tsukunftists et Skifists[6] - ont été célébrés avec encore plus d' importance et d'élan. Les manifestations se terminaient par des meetings sur cette même place du marché, mais dans un autre coin. Du balcon de Reb Shaulke Kramarzh nos camarades parlaient à une foule enthousiaste, parmi des fanions rouges, entourés des personnes prêts au combat du «Shuts Bund»[7].

Lorsque le Fareynigte a décidé de rejoindre le Bund, leur groupe de Kałuszyn s'est adressé à nous pour être formellement intégré. Des consultations se sont alors tenues dans la maison de Dovidl Zylberberg (Il vivait alors dans la cour de Staszek). De notre côté, outre Dovidl, étaient présents (du moins ceux dont je me souviens), Mayer Ring et moi. Du Fareynigte ont pris part: Alter Tcheladnitski, Isroel Slutski (gendre du rabbin de Kałuszyn), Hershl Yosl Sokol et Moshé Rosenfeld.

Nous avons reçu du Fareynigte quelques livres pour agrandir notre bibliothèque. Nous avons immédiatement pris des mesures pour ouvrir un home d'enfants juif , un département de l'Organisation Centrale de l'école juive, basée à Varsovie. Les deux militants les plus importants de cette entreprise, en particulier dans l'obtention des fonds nécessaires, furent Zylberberg et Tcheladnitski. Le premier local de ce home d'enfants était constitué de deux petites pièces dans la dernière maison de la rue Zamoyska, près des "marais". Plus tard, ils sont devenus trop exigus et nous avons emménagé dans la rue de Mrozy, dans un local plus grand, qui servait aussi de lieu de réunion aux activités bundistes du Tsukunft-SKIF.

Le Yugnt Bund, le mouvement de jeunes du Bund, le Tsukunft, fut créé presque en même temps que le Bund dans la période précédant l'offensive bolchevique. Dans le même bâtiment que les Gorfinkl qui hébergeait la Société culturelle "Tsukunft", nous louions une chambre au premier étage pour le "Yugnt-Bund". En fait, ils se faisaient appeler "petit Bund" (ou "Pomots-Bund", suivant les traditions de 1905). Mais peu de temps après, ils ont adopté le nom de Centre. Les fondateurs et les premiers militants du "Yugnt-Bund Tsukunft" furent Moshé Goldberg et Isroel Milgrom. Tous deux étaient des orateurs enflammés.

Je me souviens d'Isroel Milgrom - un jeune homme mince, de petite taille au visage allongé petit, mais doté du ”pouvoir de l'éloquence". Pendant ses discours, il ne faisait jamais de pause. Les mots jaillissaient dans un flux chaud, avec un pathos qui enflammait son auditoire. Au cours de la seconde Guerre mondiale Isroel Milgrom a réussi à sortir de Vilne (Vilnius) occupé par les soviétiques. Il est parti en Amérique où il est décédé à l'âge de 40 ans épuisé par ses troubles et ses affections.

Moshé Goldberg était l'âme et la conscience du Tsukunft. Ses discours étaient imprégnés d'un esprit et d'une flamme apostolique. Il était très respecté par ses camarades qui étaient vraiment prêts à sacrifier leur vie pour lui. Lorsque Rukhetshe Lis fut intégrée, en 1926, aux activités du Skif, elle est devint sa main droite dans les activités de l'organisation. Elle était aussi d'une nature similaire: d'un dévouement pieux, illimité, elle était prête à se sacrifier pour le mouvement. Ils partagèrent le même destin tragique dans les mains des assassins des nazis.

En 1935, le Tsukunft à Kałuszyn comptait plus de 200 membres. Cette année, se tint à Varsovie, la 5ème convention du Tsukunft .Kałuszyn était représentée par deux délégués (le règlement stipulait : un délégué pour cent membres).

Au cours d'une des années d'avant-guerre, l'organisation de Varsovie a organisé un camp du Tsukunft-à Mrozy. Les Tsukunftists de Kałuszyn étaient tout aussi bien les invités que les hôtes. Ils ont beaucoup aidé à l'organisation et la direction du camp.

On pouvait se rendre compte à quel point le Tsukunft de Kałuszyn était respecté au Centre, peut-être du fait que la convention de la grande région de Varsovie en 1931 était organisée à Kałuszyn. Y ont participé un grand groupe de Varsovie ,ainsi que les organisations de Mézéritch avec leur orchestre, les organisations de Nowidvor, Mińsk-Mazovietsk, Wêgrów, Sokolov, Siedlce, Zhelechov, Lukov, Stok, Malkin, Kosov et Radzin. Le défilé dans les rues de Kałuszyn avait fait une impression indescriptible.

Pendant les années 1935-1937 le Tsukunft et le Skif ont tenu leurs propres camps d'été à Jarnits. En 1938, le camp s'est tenu à Firlay, près de Kotzk.

Les membres que le Bund intégrait après le Tsukunft se distinguaient par leur fidélité activisme. Ceux du Tsukunft tenaient les mêmes paroles quand ils parlaient des Skifists.

Quand le SKIF fut officiellement fondé en 1926, un groupe important était déjà actif à Kałuszyn. Certains des membres sont toujours dans ma mémoire: Rakhetshe Lis, Bayle Mrozevska, Fayge Zhelazne (aujourd'hui en Israël), Isroel Ruzhovekviat (en Israël), Hershl Rosenfeld (Canada) et, il me semble, également Mayerl Tseshinski. Mayerl était une personne extraordinaire. Il brûlait comme le buisson ardent d'un feu inextinguible pour le Bund, le Tsukunft et le SKIF, il voulait être partout et était partout, prêt à affronter tous les problèmes et effectuer les missions les plus dangereuses. Plus d'une fois, par une nuit glaciale, il est parti en mission à Varsovie en charrette, pour éviter des frais à l'organisation. Plus d'une fois il a reçu des coups de personnes qui le haïssaient. Il acceptait tout avec une dévotion totale. Il était également immunisé contre le ridicule quand il était taquiné parce qu'il était souvent distrait. On n'aurait pas pu le chasser du Bund, même avec un fouet. Mayerl Tseshinski est parti en France avant la Seconde Guerre mondiale et y est mort. Honorons sa mémoire!

Le club sportif "Morgenshtern" a été créé et dirigé à l'exemple du club de Varsovie du même nom. Bien qu'ils jouent aussi au football, au ping-pong et à d'autres sports, on mettait l'accent principalement sur la gymnastique. Trois personnes se sont distinguées dans cette branche d'activités bundistes: Moshé Rosenfeld, Yosl Kapuze et Berl Shtaynberg.

On recrutait les membres du Shuts-Bund, la milice du parti, parmi les membres de Morgenshtern bien que certains n'en soient pas membres. Les entrainements militaires avaient lieu à l'aube (principalement le samedi) sur un grand terrain de pâturage en dehors de la ville, au-delà du pont de Varsovie. Nous maintenions des relations étroites avec la milice du parti de Varsovie. Assisté par le «camarade Bernard» et ”Yosef Bosak», nous avions obtenu des armes "froides" et "chaudes" La caisse de «marchandise» était principalement cachée dans une cave ou un grenier, sous la supervision d'une camarade sure et insoupçonnable. Ces deux emplacements étaient les suivants: dans la cave de Fayge Zhelazne sur la rue Zamoyska, près des marais, et dans la mansarde de Miriam Grodzhinski sur la rue de Mrozy.

Une seule fois, la "caisse «a été ” complètement vidée ”. Cela s'est passé en 1936 lors du pogrom de Mińsk-Mazowiecki après que Laybl Khaskelevitch, un membre du Tsukunft ait abattu un jeune officier polonais pour se venger de l'humiliation et des tourments dont Laybl avait souffert alors qu'il servait dans le régiment de Mińsk-Mazowiecki. Nous étions à l'époque à une réunion du syndicat professionnel des conducteurs de charrettes, qui couvraient la route quotidienne Kałuszyn- Mińsk-Mazowiecki. Ils sont revenus avec les nouvelles qu'on les avait averti avant d'arriver à Mińsk de ne pas entrer dans cette ville, car il y avait un pogrom là-bas et les incendies faisaient rage. Nous nous sommes immédiatement dispersés et avons appelé à une conférence de toutes les organisations prolétariennes de la ville. Le soir même, la ville a été divisée en secteurs et des patrouilles ont été mises en place. Les groupes ont été placés sous surveillance dans les maisons dans un certain nombre de localités, prêts, en cas d'alarme. Cet "état d'urgence" a duré une semaine.

Quand quelqu'un a alors demandé à Sawicki, le secrétaire de la municipalité s'il pensait qu'un pogrom pourrait aussi avoir lieu à Kałuszyn, il a répondu:

- "Oh, non! Tout le monde sait que les jeunes ici sont armés. Il y a même des rumeurs disant que le Bund aurait des mitrailleuses! "

Notre groupe d'art dramatique était réputé en ville. Il existait déjà avant la guerre bolchevique, au cours de la période de la ''Société culturelle du Tsukunft". Nous avions quelques amateurs talentueux dans le cercle de tels qu'Isroel Reichenbach, Rivkele Ring, Brontshe Helman, Mayer Ring, Yankl Kapote, Miriam Goldvag, et d'autres. Entraînés par un acteur professionnel, Itzhok Feld, le cercle jouait les pièces populaires à l'époque : "L'homme sauvage'', ”Mirele Efros", "Yankl le forgeron", "Les champs verts" etc. Après le départ de Feld,  Isroel Reichenbach a dirigé le groupe avec un grand succès.

Une fois, on m'a accordé le privilège d'un petit rôle en tant que charretier. Je ne pouvais pas m'imaginer qu'à l'avenir la lourde responsabilité de la gestion du groupe de théâtre m'incomberait.

Après la guerre nous avons rétabli le cercle dramatique et nous avons eu un certain nombre d'amateurs doués: Havetshe Helman, Moshé Rosenfeld, Yosl Ovronczki, Artshe Sukenik, Miriam Grodzhitski, Sore Tayblum, Frimet Rodzinska, Shmul Bialykamien, son frère, Hershl le très jeune Skifist, et d'autres.

Souvent, nous écrivions nous même les courtes pièces de théâtre, sketches et monologues, à caractère principalement propagandiste, comme par exemple au moment des campagnes électorales pour la municipalité, et à d'autres occasions. Plusieurs fois, nous avons également composé la musique d'accompagnement pour nos spectacles et avons eu pour ça l'approbation de Mayer Ring, qui se prenait pour un génie musical, lui-même jouant du violon.

Quand je repense à cela, je me demande d' où nous puisions, nous qui n'étions pas scolarisés, guidés seulement par l'intuition et étions autodidactes, tant de force et de courage pour faire tout ce que j'ai décrit et avoir du succès ? Et la seule réponse était: nous avions la conviction et l'âme, le cśur et le sentiment. C'est ce qui nous a permis de tout mener à bien avec une telle résonnance ?

Jusqu'à 1927, la " wielmożne pany"[8] polonaise ne pouvait se résoudre à autoriser qu'il y ait à Kałuszyn un conseil municipal élu. La raison: Kałuszyn était une ville juive et dans ses frontières, les Polonais ethniques n'auraient pas recueilli suffisamment de voix pour élire quelque conseiller que ce soit. Le résultat d'une élection aurait été un conseil et une gestion municipale purement juive. La fierté polonaise ne pouvait pas permettre que cela se produise.

Quand dans presque toute la Pologne (sauf dans le "Kresy"[9] ),des conseils élus étaient déjà en place, les autorités du district de Mińsk-Mazowiecki étaient toujours en train de chercher un stratagème pour contourner la loi relative à l'autonomie gouvernementale des municipalités, afin d'assurer une représentation ethnique polonaise à Kałuszyn. En 1927, ils ont incorporé dans la ville un certain nombre de villages voisins avec des populations ethniques polonaises, des villages qui, normalement, auraient dû avoir leurs propres organes autonomes. Ils ont ensuite permis la tenue d'élections.

Inutile de le dire, tout le mouvement bundiste, du plus âgé au plus jeune Skifist s'est lancé dans la campagne électorale. Il y avait un problème avec les candidats. Tout d'abord, chaque candidat devait avoir au moins 25 ans. Nous étions un mouvement de jeunesse et la majorité des membres politiquement scolarisés étaient dans la classe d'âge des 20 à moins de 25 ans. Néanmoins, nous avons pu surmonter cet obstacle. Toutefois, nous avons eu un autre problème: tous les candidats devaient passer un examen de maîtrise de la langue polonaise.

Nos membres les plus âgés savaient prier, lire un livre en yiddish ou un journal, pouvait communiquer en polonais avec les paysans au marché ou avec le ramoneur, le policier, même avec le secrétaire de la municipalité. En ce qui nous concernait, nos candidats avaient de «l'éducation». Mais pour le juge, le président de la commission électorale, ils étaient analphabètes ...

Le conseil municipal devait se composer de 24 conseillers. Nous avons établi une liste de 12 personnes. Shmul Layzer Sadovski était censé être l'un d'eux, mais il a catégoriquement refusé en raison de son bégaiement. Lorsque le temps est venu de passer l'examen, nombreux furent ceux qui refusèrent même de s'asseoir: Bien qu'ils parlent polonais, ils ne savaient pas écrire dans cette langue. D'autres, s'y sont risqués mais ont échoué. L'examinateur n'a         laissé que quatre candidats sur notre liste. Nous avons pensé que ''même ça c'était bien'', parce que nous ne nous attendions pas vraiment pas à gagner même quatre sièges. Cependant, nous, ainsi que d'autres, avons été surpris lorsque les quatre ont été élus. Trois d'entre eux ont survécu à la guerre: Mendl Berman (aujourd'hui aux États-Unis), Dvoyre Kramarzh-Goldberg et l'auteur de ces lignes (en Australie), le quatrième était Yosef Kuski (décédé)

La composition du conseil était comme suit: 6 orthodoxes ("Aguda"), 6 à partir de la liste unie polonaise (deux du Parti socialiste polonais et un qui passera plus tard chez les communistes), 4 du Bund, 2 du " Poale Tsion ", 2 artisans juifs, 2 communistes (un Juif un polonais et), plus un qui les rejoindra plus tard, un sioniste (Gamzu) et un indépendant (Mikhelson).

Selon le système proportionnel, du fait que nous étions la troisième plus grande faction, nous avions droit à un conseiller municipal, et, afin de ne pas perdre une voix au conseil (puisque tous nos candidats alternatifs non élus avaient disqualifiés),nous avons dû trouver un nouveau candidat, un qui n'avait pas encore passé l' examen. Nous avons exercé des pressions sur Shmul Layzer Sadovski, en essayant de le convaincre que, dans un cercle fermé des quatre seuls échevins, il s'en sortirait par la parole. Il a finalement cédé et fut élu conseiller municipal. Point intéressant: plus tard, il prit l'habitude de parler assez souvent lors des réunions du conseil, ainsi que publiquement, il fit un effort et surmonta son défaut d'élocution.

Suivant l'exemple des conseillers bundistes de Varsovie et d'autres villes, ici aussi, à l'une des premières réunions, quand les différentes factions lisaient leurs déclarations politiques, l'un de nos conseillers lisait en yiddish la partie de notre déclaration de principes qui traitait de la lutte et l'importance et le droit à la langue yiddish.

On peut très bien imaginer l'impression que cela a laissé sur les notables polonais, le staroste en premier, qui avaient été spécialement invités à cette réunion. Le staroste était hors de lui et donnait des coups de coude au maire afin qu'il interrompe l'orateur. Le commissaire de police, comme s'il avait été mordu, bondissait de son siège et courait vers notre conseiller, apparemment prêt à le piétiner. Toutefois, on lui disait : "ce n'est pas le lieu, le patron ici, c'est le maire. S'arrêtant en chemin, confus, il regardait l'estrade, attendant de recevoir des instructions. La galerie, pleine à craquer de Juifs, applaudissait. Le maire, lui-même confus et hésitant continuait à faire sonner la cloche. Pendant ce temps notre camarade finissait de lire. La galerie a applaudi à nouveau.

Cet épisode eut pour effet de rehausser l'estime de nos conseillers, que ce soit au conseil et même en dehors.

Nous faisions souvent obstruction lors des séances budgétaires, lorsque la majorité du conseil rejetait nos propositions visant à accroître l'aide sociale, ou à subventionner notre home d'enfants et la bibliothèque yiddish, etc.

Une fois, lors d'une obstruction, la police, présente, agissant sur l'ordre du maire, qui lui-même avait reçu instruction de l'officier principal du district, a éjecté l'un de nos conseillers par la force après que la majorité lui l'ai exclu lors de la séance. Les autres conseillers bundistes ont aussi quitté la séance en signe de protestation.

Le travail et la composition du conseil - la représentation considérable du prolétariat et de la majorité juive - était une épine dans le pied des autorités polonaises. Elles cherchaient toujours des moyens pour remédier à cette situation. Dans ce but, elles incorporaient dans la ville plus de communautés paysannes et découpaient les circonscriptions électorales de telle façon que la minorité ethnique polonaise avait une plus grande représentation, tout en ayant moins de votes exprimés en faveur de leurs candidats.

Le second conseil ne devait se composer que de seulement 16 membres au lieu de vingt-quatre. Le résultat fut, que tous les groupes virent leur représentation réduite. Toutefois, le Bund avait gagné en popularité au cours de cette période, et nous avions encore gagné quatre conseillers, ce qui signifiait en fait une plus grande proportion du total des voix. Les factions restantes étaient composées de: 6 Polonais, 4 orthodoxes, 1 artisan et 1 communiste. Nos conseillers à cette époque étaient: Mendl Berman, Kalman Shtaynharts, Paysech Goldshtayn et Goldberg .Sadovski fut de nouveau été élu conseiller municipal.

Ayant acquis une certaine expérience et ayant acquis proportionnellement une plus grande représentation, notre activité dans le second conseil a été menée plus habilement. On nous a attribué un des sièges d' "opiekun"[10] de la ville. Nous avons rendu beaucoup d'aide aux malades et aux nécessiteux au nom de la municipalité.

Nous avions conscience que non seulement les bundistes et les sympathisants avaient voté pour nous, mais aussi des gens non affiliés, même des orthodoxes, qui à d'autres égards regardaient de travers nos actions de libres penseurs. Ils sentaient, cependant, que sur les questions économiques et laïques nous étions leurs représentants appropriés. Par conséquent, lorsqu'un projet de loi visant à interdire l'abattage casher fut soumis à la Diète, nous avons, suivant la politique du Bund en Pologne, appelé la population juive de Kałuszyn à une grève générale de protestation contre le projet de loi antisémite, discriminatoire. À l'exception d'un commerçant qui a gardé sa boutique ouverte, toute la population a observé la grève, après quoi nous avons appelé les gens à boycotter sa boutique. Le propriétaire a été contraint de se soumettre au jugement d'un tribunal populaire: Il dut payer une certaine somme pour une action sociale et publier des excuses dans le ”Folkstsaytung"[11] et dans un autre journal quotidien juif.

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Vente de fleurs pour les syndicats professionnels

 

Les Juifs de Kałuszyn ne sont plus.
Pas un seul Juif n'est resté là. Même les pierres tombales juives ont été brisées et utilisées pour paver les trottoirs, et les deux cimetières juifs ont été transformés en pâturages.
Quelques bundistes de Kałuszyn ont miraculeusement survécu et ont été dispersés à travers les pays et les continents.
Pourtant, - où qu'ils soient, ils portent encore en eux la profonde croyance en une fraternité universelle.
Partout où ils peuvent être, ils conjuguent leur poids aux forces qui luttent pour les nobles idéaux de justice et d'égalité, pour la sainteté de la vie de chaque individu.
Ou qu'ils soient, ils portent toujours en eux le désir brûlant de se battre pour le respect du Juif et de l'homme.

C'est notre héritage du Bund à Kałuszyn.


NdT

  1. Sidra : Section du Pentateuque Return
  2. Tatele : Diminutif affectueux Yiddish signifiant petit père Return
  3. Sentence provenant du Deutéronome 8-3 Return
  4. Minyan, pluriel minyanim : Quorum de 10 personnes nécessaires pour tenir un office Return
  5. Pirké avot : Les Maximes des Pères, qui constituent un traité de la Michna Return
  6. Skifist : adhérents du SKIF, initiales de : union des enfants socialistes Return
  7. Shuts-Bund: Shuts (Yiddish): protection. Service de protection du Bund Return
  8. Polonais : Mot à mot : Les nobles seigneurs, Return
  9. Kresy : Du polonais : les limites. Ici, les parties orientales d'avant-guerre, la Pologne, habitée par les minorités ukrainienne et biélorusse. Return
  10. Opiekun : Terme Polonais signifiant, tuteur, représentant légal Return
  11. Le Folkstsaytung («journal du peuple») était un journal de langue yiddish .Quotidien , il fut l'organe officiel du Bund en Pologne. Return

 

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